Pierre-Paul Prud’hon (France, 1758–1823)

Le sujet de cette peinture – l’amour et son subtil équilibre entre érotisme, désir et chagrin – fascinait Pierre-Paul Prud’hon. Toutefois, si l’artiste a exploré le sentiment amoureux et ses répercussions pendant plus de 30 ans dans son œuvre dessiné, ce n’est qu’en 1809, grâce à une commande de Napoléon pour son épouse Joséphine, qu’il eut la possibilité de peindre une allégorie pour exprimer l’obsession qui le tenaillait depuis pratiquement toujours.

Prévue pour être exposée au Salon de 1810 (une manifestation artistique appuyée par l’État français), l’œuvre qui aurait enfin marqué le couronnement des ambitions de Prud’hon ne fut malheureusement jamais terminée. À la fin de 1809, Napoléon annonça qu’il divorçait : il n’avait pas eu d’enfants avec Joséphine et souhaitait se remarier pour offrir un héritier à son empire. Les sentiments privés s’effaçaient devant la raison d’État. Le sujet de la peinture – l’amour, ses plaisirs et ses douleurs – n’était plus le bienvenu et Prud’hon abandonna le projet. 

Pierre‑Paul Prud'hon, L'Amour séduit l'innocence, le Plaisir l'entraîne, le Repentir suit (1809), huile sur toile, 98 x 81,5 x 2,5 cm. MBAC

Quatre figures se promènent ici dans une clairière. Représentée sous les traits d’une très belle femme, l’Innocence marche avec l’Amour; ce dernier n’est pas le jeune Cupidon que nous connaissons, mais un jeune homme reconnaissable au carquois sur son dos qui contient les fameuses flèches. Les deux sont enlacés, accaparés l’un par l’autre. À leurs côtés le Plaisir, un garçonnet, tire avec insouciance la robe de l’Innocence. Le groupe est suivi de très près par le Repentir qui, invisible à leurs yeux, avance la main sur le front, la tête baissée, les épaules affaissées – un langage corporel facile à interpréter.

Nous ne sommes plus habitués à l’allégorie, ce procédé qui permet de représenter des idées abstraites. Dans les musées, bien des visiteurs passent devant des œuvres allégoriques sans y porter attention : « Allégorie du règne légitime du roi X », « Portrait allégorique de la comtesse de Y en Diane chasseresse », etc. Mais ces œuvres ne suscitaient guère plus d’intérêt au XVIIIe siècle. À la différence des autres tableaux, les allégories ne se « lisent » pas comme des histoires. Elles sont plutôt vues comme des casse-têtes qui se révèlent à ceux qui sont aptes à décrypter leurs symboles codifiés et désireux de découvrir leur sens caché. Du temps de Prud’hon, elles étaient considérées comme des jeux artificiels, vides de sens. Une forme d’art qui avait fait partie de la culture de l’élite pendant des siècles perdait lentement son emprise sur l’imaginaire.

Prud’hon voulait cependant renverser cette tendance, relancer l’allégorie. L’Amour séduit… ne repose pas sur des symboles abstraits : les personnages incarnent et expriment leur vraie nature. Si le Plaisir est un enfant, c’est parce que le plaisir, comme les enfants, est insouciant et vit dans l’instant. L’Amour séduit la jeune Innocence, et personne ne doute de leur désir mutuel. Quant à la figure du Repentir, elle exprime son état par sa pose et ses gestes. L’un suit l’autre, et tous sont inextricablement et inévitablement liés. L’allégorie de Prud’hon n’est pas une énigme qu’il faut résoudre, c’est une œuvre qui fait appel à l’émotion et à l’esthétique. Nous savourons le talent de l’artiste et la beauté de l’image, et nous sommes émus par la pertinence universelle du sujet. Voilà une analyse délicate et raffinée du désir et de ses effets. 

Cette toile est restée chez Prud’hon jusqu’à sa mort. Vendue aux enchères avec le reste de ses biens, elle est passée d’une collection particulière à une autre jusqu’au début de 2012, lorsque le Musée des beaux-arts du Canada a pu en faire l’acquisition. C’est un ajout intéressant à la collection du Musée : L’Amour séduit… est une œuvre célèbre, voire emblématique des réalisations et de la personnalité de l’artiste. C’est aussi la seule œuvre de Prud’hon dans un musée canadien.

 

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