Préserver l’héritage de Model

  

 

Lisette Model, Baigneuse de Coney Island, New York, v. 1939–juillet 1941, épreuve à la gélatine argentique, 34,5 x 27,2 cm. MBAC. © Fondation Lisette Model

Par une chaude journée d’été à Coney Island vers 1940, une femme bien en chair en maillot de bain interpelle une passante chargée d’un lourd appareil : « Madame, photographiez-moi ! » Debout comme un secondeur, pieds plantés éloignés l’un de l’autre et mains sur les genoux, la baigneuse aux formes généreuses pose devant un auditoire hilare sur la plage. « Bande d’imbéciles, crie-t-elle, en souriant d’une oreille à l’autre. Vous avez déjà vu une grosse femme, non ? »

Voilà comment la célèbre photographe américaine Lisette Model (celle qui était derrière l’objectif) raconte l’anecdote en 1979 en entrevue. Sa célèbre Baigneuse de Coney Island, New York (v. 1939–juillet 1941) est un Model classique : audacieux et exubérant, révélant les excentricités de ses sujets avec tendresse et humour. C’est également l’une des plus de 200 photographies données au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) par la succession de l’artiste en 1990.

C’est l’année où le MBAC organise une rétrospective du travail de Model, après quatre ans de recherches menées par Ann Thomas, conservatrice des photographies. Pendant un dîner dans un café d’Ottawa, Thomas parle de sa fascination de longue date pour une autre œuvre de Model, Femme à la voilette, San Francisco (1949), longtemps la seule photographie de l’Américaine dans la collection du Musée. Elle représente une femme à allure d’oiseau assise sur un banc de parc, semblant attendre une occasion, avec ses dentelles, son renard et son visage poudré. « Ce portrait projette une atmosphère très animée et merveilleuse », commente Thomas.

Née à Vienne en 1901 et installée en France en 1924, Lisette Model commence à faire des photographies lors d’une visite à sa mère à Nice. Ce sont ses images audacieuses des flâneurs de la promenade des Anglais qui attirent l’attention du magazine Harper’s Bazaar en 1938, quand Model émigre aux États-Unis. Au cours des 45 années suivantes, elle se bâtit une réputation à New York en tant qu’artiste distinguée et enseignante inspirante, surtout auprès de Diane Arbus.

 

 

Lisette Model, Bud Powell, Festival de jazz de New York, Downing Stadium, Randall's Island, v. 1956–1958, épreuve à la gélatine argentique, 34,9 x 27,4 cm. MBAC. © Fondation Lisette Model

Pourtant, quand Ann Thomas organise une exposition sur Lisette Model au début des années 1980, peu de recherches ont été faites sur elle, en partie à cause de la profonde méfiance que l’artiste éprouvait pour l’écrit. Model refusait toute publication de ses entrevues et a prétendument éreinté un manuscrit du célèbre écrivain Phillip Lopate. Une telle réticence découlait peut-être de sa crainte de voir révélées certaines fictions sur son passé. « Il y avait quelques inventions et exagérations qui, selon moi, l’embarrassaient », suggère Thomas.

À la mort de Model à New York, en 1983, sa succession met au jour un véritable trésor : des dizaines de milliers de négatifs et d’épreuves qu’elle avait tirées, des enregistrements d’entrevues, de la correspondance, des textes de conférences, des journaux personnels et beaucoup plus. Quand Gerd Sander, le marchand qui la représentait, vient à Ottawa deux ans plus tard pour discuter des œuvres de son grand-père, le renommé photographe allemand August Sander, il parle de Lisette Model à Ann Thomas. Le temps est venu, non seulement d’enrichir la collection d’œuvres de Model, mais aussi de procéder à une étude approfondie de la carrière de l’artiste.

Au cours des quelques années suivantes, le MBAC achète à Sander une trentaine de photographies et Thomas commence à planifier une rétrospective sur la carrière de Model. Elle veut montrer principalement des photographies que l’artiste elle-même avait tirées, plutôt que les épreuves contemporaines exposées par certaines institutions. La manipulation en chambre noire faisait partie intégrante de l’art de Model; le négatif était comme une esquisse, qu’elle recadrait et dont elle exagérait les angles. « Elle faisait toutes ces manipulations audacieuses dans la chambre noire », affirme Thomas.

Celle-ci veut également montrer des éléments de l’œuvre de Model qui n’avaient jamais encore été exposés, comme les photographies de musiciens de jazz et certaines pièces moins connues de la série Jambes de passants (1940–1941), qui rendent bien la frénésie des trottoirs new-yorkais.

Le projet d’exposition est très bien reçu par l’avocat new-yorkais Joseph G. Blum, exécuteur testamentaire, ami et grand promoteur de Model. Blum est déjà septuagénaire avancé à la mort de Model et pressé de voir la réalisation d’une exposition importante. Forte de sa promesse de prêter des œuvres, Ann Thomas va à New York faire son choix à l’hiver 1986–1987.

 

Lisette Model, Jambes de passants, 5e avenue, New York, v. 1940–1941, tiré en 1980, épreuve à la gélatine argentique, 49,4 x 39,4 cm. MBAC. © Fondation Lisette Model

Dans le local de stockage délabré et malodorant où Blum avait rangé les œuvres de Model, Thomas passe en revue les nombreuses boîtes d’épreuves. « C’était assez primitif, se remémore-t-elle. Une ampoule pendait du plafond. C’était très humide, et si froid que je devais porter des gants sans doigts. Je devais assister à une réception au Met, mais mes vêtements sentaient tellement le moisi que je n’y suis pas allée. Et l’avocat désigné pour m’accompagner a dû être hospitalisé pour difficultés respiratoires. »

Au cours des nombreux mois de préparation, Thomas travaille étroitement avec Blum, et le convainc que le MBAC est un meilleur hôte pour les œuvres de Model que le local de stockage. À la fin, celui-ci fait un don très généreux : 261 épreuves de qualité exposition, 100 000 $ américains pour mettre en place les bourses Lisette Model/Joseph G. Blum en histoire de la photographie et tous les documents d’archives de l’artiste.

Selon Cyndie Campbell, chef des Collections à Bibliothèque et Archives du MBAC, le fonds Lisette Model est une ressource exceptionnelle, et l’un des plus souvent consultés. En entrevue, elle affirme : « Le fonds contient une correspondance abondante avec la famille, les amis et les collègues photographes, comme Diane Arbus, Ansel Adams et Berenice Abbott. »  

Outre cette correspondance, les 25 000 négatifs de Model, ses photographies de recherche, carnets d’enseignement, coupures de presse, avis d’exposition et affiches documentent ses activités professionnelles, alors que les documents juridiques, dossiers médicaux, calendriers et carnets d’adresses fournissent des détails biographiques supplémentaires.

« Il arrive que les fonds d’archives ne contiennent que peu de choses,  ajoute Campbell, parce que la personne ou sa famille n’a pas pensé que ces articles intéresseraient autrui. Avec Model, toutefois, notre chance c’est que beaucoup ont été conservés. »

Lisette Model a une présence significative au MBAC. Les 300 photographies conservées ici constituent la collection la plus importante de ses œuvres au monde. La rétrospective de 1990, qui fait une tournée internationale, est saluée par la critique et le catalogue qui l’accompagne remporte le George Wittenborn Memorial Book Award. Plus de 20 titulaires de bourses Lisette Model/Joseph G. Blum ont mené des recherches d’importance au MBAC. Et une visite virtuelle qui lui est consacrée présente des centaines d’images merveilleuses, des extraits d’entrevues et d’autres documents.

L’héritage de Lisette Model est toujours bien vivant. Tout comme l’image de la baigneuse aux formes et au sourire généreux.

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