Robert Stacey et l’histoire de l’art canadien dans Revue du Musée des beaux-arts du Canada de 2017

Difficile d’imaginer savoir plus encyclopédique ou esprit plus bouillonnant que celui de l’auteur et conservateur Robert Stacey dans le monde de l’histoire de l’art canadien. Le volume 8 de 2017 de Revue du Musée des beaux-arts du Canada présente à une nouvelle génération toute l’ampleur de la stature intellectuelle de Stacey et l’époustouflante variété de ses connaissances.

Ce récent numéro réunit une série de neuf essais de Stacey choisis à même le Fonds Robert Stacey du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) par l’archiviste indépendant Jim Burant. Dans ces écrits publiés pour la première fois, l’auteur s’intéresse aussi bien à la description des hommes et des femmes autochtones par les premiers photographes européens qu’à la curieuse querelle qui a opposé l’écrivain John Reid et le peintre Wyndham Lewis pendant un an, ou encore à l’art du portrait canadien au XIXe siècle.

Comme l’indique Jim Burant à Magazine MBAC : « Quand on pense à son génie et à notre dette à son égard, ce projet ne commence même pas à saisir tout ce qu’il a fait au fil de sa carrière de quarante ans. »

Charles W. Jefferys, Cheval et charrette, 1894, dessin à la plume et encre noire sur papier vélin, 19 x 14,3 cm (irrégulier). Musée des beaux-arts du Canada, don de Katherine Helm, Kneeland, Californie, 1981 (no 26921). Photo : MBAC

Robert Stacey est né en 1949 à Toronto. Son père, Harold Stacey, était un dessinateur et un ferronnier d’art connu et sa mère, fille du célèbre illustrateur canadien C .W. Jefferys, Margaret Jefferys, était enseignante. Baignant dès sa plus tendre enfance dans un environnement artistique, il a toujours été entouré d’artistes qui lui ont démontré l’importance sociale de l’art et des métiers d’art.

Après des études de littérature anglaise à l’Université de Toronto, Robert Stacey, comme le raconte sa partenaire de longue date Maggie Keith, refuse d’écrire les essais qui lui sont imposés et choisit plutôt d’approfondir ses propres domaines de recherche. Après avoir obtenu son diplôme en 1972, il devient directeur de la Pan Gallery  de Toronto, une galerie spécialisée dans les documents éphémères à petit tirage et le matériel graphique commercial, entre autres les affiches. Il organise dix-huit expositions en dix-huit mois.

Page couverture, The Canadian Poster Book: 100 Years of the Poster in Canada, Robert Stacey, (Toronto : Methuen Publications, 1979). Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada. Jack Shadbolt © Avec l’autorisation de Simon Fraser University Galleries, Burnaby, C.-B.

Les années suivantes, cet auteur prolifique se lance dans des recherches sur l’art canadien, écrit de nombreux textes critiques et édite plusieurs publications. Également renommé pour sa connaissance des images, il se révèle une ressource privilégiée pour quiconque envisage de publier un ouvrage d’art ou d’histoire du Canada richement illustré. Sa mémoire et son don pour suggérer des tableaux, des photos et des dessins appropriés sont un immense atout aussi bien pour des œuvres très populaires, telles The Illustrated History of Canada ou l’Encyclopédie canadienne, que pour des produits commerciaux, par exemple des affiches et des publicités.

Lire Stacey, c’est un peu écouter la performance d’un virtuose du jazz. S’il commence par aborder un sujet précis, il glisse ensuite vers un autre thème complètement différent qu’il développe dans une grande section centrale et s’esquive vers d’autres chemins avant de terminer sur un motif évoquant la prémisse établie au départ. « Bob était habité par cette effervescence intellectuelle, note Jim Burant. D’une part, il a lu et fait des recherches sur l’art, d’autre part il a vu une quantité d’œuvres d’art canadien beaucoup plus importante qu’un très grand nombre de ses contemporains et, dans chacun de ses textes, il a cherché à établir des liens sur les divers degrés d’implication entre artistes, mécènes, écrivains, gouvernements et public. »

Antoine Claudet (après), The Ojibbeway Indians, Now in London (d’après des portraits au daguerréotype, pris par M. Claudet), gravure de Vizetelly Bros. & Co., Graveurs et imprimeurs, d’après un daguerréotype, reproduit en frontispice de C. Stuart, A Short History and Description of the Ojibbeway Indians (Londres, 1844). Canadian History Department, Metropolitan Toronto Reference Library, BR [S] 970.3 S35. Photo: avec l’autorisation de la Toronto Public Library

Cet homme complexe était aussi un homme sensible. Dans son essai sur Egerton Ryerson publié dans la Revue, il écrit : « Ceux et celles qui ont étudié sa vie et son œuvre reconnaîtront toutefois dans les propos qui suivent les grands traits d’une personnalité alliant la modestie à l’ambition, la détermination au doute, le sentiment de la futilité des activités humaines et de l’évanescence de la renommée sur terre à une fine compréhension politique de la nécessité de livrer une bonne performance et de noyer les doléances des critiques dans les acclamations et les applaudissements d’une foule conquise par le spectacle. » Stacey aurait aussi bien pu parler de lui.

Si la fonction de conservateur lui a échappé, Stacey n’a cependant jamais été à court de projets. Ses amis parlent de plusieurs petits bureaux du centre-ville de Toronto remplis jusqu’au plafond de projets de recherche en cours. Comme l’a écrit l’historien Christopher Moore : « Dans ses bureaux successifs. . . il a accumulé les archives les plus exceptionnelles. On aurait sans doute pu y trouver tous les catalogues d’exposition et tous les livres illustrés jamais publiés, ainsi qu’une vaste collection d’ouvrages de référence, de tirés à part et d’affiches. . . Qui allait payer le loyer, qui allait financer les quinze projets qu’il avait entrepris, qui allait rédiger le catalogue, qui allait un jour profiter des richesses qui s’y entassaient ? Mystère. »

Michael Ayrton, Portrait de Wyndham Lewis, 25 janvier 1955, graphite sur papier vélin, 40,2 x 50,6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, acheté 1968 (no 15576). Photo : MBAC

Une grande partie de cette documentation se trouve maintenant au MBAC. Le Fonds Robert Stacey contient 26,29 mètres linéaires de documents textuels, 26 751 photos et environ 40 Mb d’archives électroniques visant particulièrement les années 1974 à 2003. Cette ressource immense et inestimable doit énormément aux archivistes du MBAC, Phil Dombowsky et Shane McCord, ainsi qu’à Jim Burant lui-même qui a notamment aidé à ordonner les documents électroniques.

Robert Stacey est mort en novembre 2007 à Toronto. Il avait 58 ans. Lors de son service funèbre en février 2008, tous les grands noms de la scène culturelle canadienne ont fait son éloge. Quoi de plus normal pour un homme qui était une éminence grise à de multiples égards ?

(de gauche à droite) Maggie Keith, Robert Stacey, Margaret Stacey (née Jefferys), et Callie Stacey, 7 octobre 1983, au dévoilement d’une plaque commémorative en hommage à C. W. Jefferys au Collège universitaire de l’Université de Toronto. Photo : Robert Lansdale Photography. Fonds Callie Stacey, Musée des beaux-arts du Canada, boîte 3

Décrivant cet homme qu’il considérait comme un ami, Jim Burant écrit dans la Revue : « Robert Stacey était un homme amusant, qui s’exprimait bien et ne reculait pas devant l’outrance, un collègue brillant et charmant, à l’humour agréable mais parfois gênant si vous en étiez la victime. » Puis, citant à nouveau Christopher Moore : « Nous sortions boire une bière et il était divertissant, drôle et mordant. Sa conversation exsudait le savoir et la passion de l’histoire de l’art canadien. J’en revenais chaque fois inspiré et inquiet de savoir s’il allait un jour connaître le succès et la consécration. »

Peut-être que cette publication les lui apportera enfin.

La revue scientifique officielle bilingue du MBAC, Revue du Musée des beaux-arts du Canada, est publiée aux presses de l’Université de Toronto. Le numéro consacré à Robert Stacey peut être lu ou téléchargé ici

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