IVue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2022

Vue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, du 23 avril au 27 novembre 2022. Photo : Jack Hems  Avec la permission de l’artiste, du Musée des beaux-arts du Canada, et de Victoria Miro et David Zwirner.

Stan Douglas à la Biennale de Venise : 2011 ≠ 1848

Pour sa cinquième participation à la Biennale de Venise et sa première au pavillon du Canada, Stan Douglas présente 2011 ≠ 1848, une exposition en deux volets d’œuvres photographiques et cinématographiques nous conviant à une exploration bouleversante des interrelations entre des épisodes d’instabilité sociale et politique. Pour ce projet, l’un de ses plus audacieux jusqu’à aujourd’hui, Douglas est venu à Venise fort d’au-delà de trente années d’expérience dans l’exploitation des technologies de création d’image, brouillant avec brio les frontières entre fiction et réalité.

La présentation, dont Reid Shier est le maître d’œuvre, est répartie en deux lieux : le pavillon du Canada dans les Giardini et les Magazzini del Sale no 5 dans le quartier du Dorsoduro. Pour le pavillon, Douglas a choisi 2011 ≠ 1848, pièce composée de quatre photographies grand format revisitant des événements charnière de protestations et d’émeutes à New York, Londres, Vancouver et Tunis.

Ces derniers, qui s’inscrivent dans un contexte d’effervescence aussi considérable que généralisée en 2011, ont été mis en correspondance avec les révolutions bourgeoises de 1848, mouvement de soulèvement contre les monarchies européennes. Conçu dans la perspective du dixième anniversaire de 2011 (la Biennale devait à l’origine se tenir en 2021), l’ensemble d’œuvres éloquent de Douglas s’appuie sur les similitudes et les divergences entre ces deux périodes explosives de ferveur révolutionnaire.

Les révolutions de 1848, également appelées Printemps des peuples, ont été nourries par les progrès des technologies de l’imprimé, tout comme les révoltes de 2011 l’ont été par les communications numériques et les médias sociaux. Les deux ont débouché sur des changements d’ampleur variée, que ce soit une meilleure prise de conscience de la montée des insatisfactions et de la précarité, ou le renversement de systèmes monarchiques et autocratiques au profit d’institutions plus démocratiques. Leur dimension la plus significative, dans l’approche retenue par Douglas pour 1848 ≠ 2011, est sans doute le caractère éphémère de leurs résultats. Anéantis ou étouffés, les systèmes de contrôle ou d’oppression finissent par ressurgir cycliquement dans l’histoire. C’est précisément cette répétition, mais aussi une forme d’optimisme quant à la possibilité d’une issue différente, que Douglas met de l’avant dans cette analyse des manifestations locales d’une réalité mondiale.

Vue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2022

Vue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, du 23 avril au 27 novembre 2022. Photo : Jack Hems  Avec la permission de l’artiste, du Musée des beaux-arts du Canada, et de Victoria Miro et David Zwirner.

Baigné d’une lumière naturelle généreuse, le pavillon du Canada est en fait relativement modeste, et la série panoramique de Douglas y occupe l’entièreté de l’espace. Une photographie de trois mètres de large est accrochée sur chacune des quatre sections construites spécialement pour cette exposition, permettant de remédier au défi posé par le mur principal incurvé, emblématique du pavillon. Lorsqu’il prépare une exposition, Douglas prend en considération les particularismes du site et s’efforce d’occuper pleinement l’espace qui lui est alloué. À Venise, les œuvres irriguent le lieu sans l’écraser, et le public est invité à s’approcher très près, presque le nez sur la vitre, pour s’imprégner de chaque détail des images. 

Les quatre photographies sont installées selon un ordre chronologique, fonctionnant comme une ligne du temps de résistance visiblement dissonante. Une image crépusculaire des manifestations du Printemps arabe à Tunis le 23 janvier 2011 montre un groupe de jeunes gens défiant le couvre-feu en se rassemblant sur l’avenue Habib Bourguiba dans une contestation du régime corrompu. La scène ayant Vancouver pour théâtre est une réinterprétation chaotique – si ce n’est euphoriquement destructrice – des émeutes de la Coupe Stanley, survenues le 15 juin après la défaite des Canucks face aux Bruins de Boston lors de l’ultime rencontre. La représentation des révoltes londoniennes du 9 août au Royaume-Uni illustre l’affrontement entre la jeunesse et la police, provoqué par le meurtre de Mark Duggan. À New York, on voit des manifestants pacifiques du mouvement Occupy Wall Street – brandissant des pancartes où l’on peut lire « l’heure est au socialisme » et « Chomsky président » – se faire arrêter sur le pont de Brooklyn en octobre. Suspendues dans l’espace intimiste du pavillon, ces photographies créent un environnement immersif, favorisant une attention soutenue à la démarche monumentale de recréation et de reconstitution entreprise par l’artiste.

Dans l’œuvre de Douglas, ce qui semble de prime abord une aventure photojournalistique cache, en fait, ce que l’artiste appelle une approche « documentaire hybride ». Tout comme avec son exposition Dévoilements narratifs à la Fondation PHI pour l’art contemporain à Montréal en 2022, il orchestre dans 2011 ≠ 1848 de complexes reconstitutions scénarisées avec des séances photo étalées sur plusieurs jours, le tout étant couplé à des clichés de planches haute résolution de lieux précis. Assemblant un grand nombre de photographies en un tableau cinématographique aux points de vue multiples, Douglas concentre la netteté de chaque personnage, objet et structure qui passe devant son objectif pour rehausser l’impression troublante d’artifice. La nature perceptiblement fictive de ces images à la composition minutieuse met à l’avant-plan les notions de fait. Ce principe de mise en scène soulève des questions sur le rôle des réalités fabriquées en cette époque de « fausses nouvelles ». En outre, le grand soin apporté par l’artiste au détail historique nuance la théâtralité pour créer des photographies qui tirent parti de leur manipulation numérique complexe pour accentuer l’urgence sociale sous-jacente.

Vue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2022

Vue d’installation de Stan Douglas: 2011 ≠ 1848 au pavillon du Canada dans le cadre de la 59e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, du 23 avril au 27 novembre 2022. Photo : Jack Hems Avec la permission de l’artiste, du Musée des beaux-arts du Canada, et de Victoria Miro et David Zwirner.

Les qualités formelles mises à part, l’interconnectivité de ces moments particuliers s'est avéré fondamentale pour la force de cette exposition vénitienne. Le parti pris de faire cohabiter une scène de destruction en apparence gratuite, comme celle des émeutes de Vancouver et les manifestations de Tunis, peut laisser perplexe au premier regard. En quoi un épisode chaotique de dévastation quasi hédoniste mérite-t-il d’être mis sur un même plan que des soulèvements politiques ayant conduit à une transition vers la démocratie? C’est ici que réside la nature profonde de la stratégie déployée par Douglas. En faisant un lien entre ces événements revisités d’émeute et de résistance, il suggère l’existence d’un point commun, posant la question des implications de leurs effets dans un contexte sociopolitique mondial. Par extension, 2011 ≠ 1848 semble nous demander, dans un cri où s’invitent simultanément exaspération et mobilisation : « que peut-on faire de plus? »

Si les photographies de 2011 ≠ 1848 adoptent une posture clairement pessimiste, l’œuvre cinématographique ISDN de Douglas – le second volet de l’exposition – véhicule une soif plus encourageante, pour ne pas dire enjouée, d’autonomisation et d’avenir alternatif. ISDN est présentée aux Magazzini del Sale no 5, de vastes entrepôts historiques.  Cette installation vidéo à deux canaux traite d’une collaboration fictive entre rappeuses et rappeurs de grime et de mahraganat s’échangeant des strophes de dissidence. Originaires respectivement de Londres et du Caire, le grime et le mahraganat ont été popularisés dans la seconde moitié de la décennie 2000 comme genres porteurs du mécontentement collectif et de la révolte des jeunes.

Vue d’installation STAN DOUGLAS, 2011 ≠ 1848, aux Magazzini del Sale No. 5, avril 2022

Vue d’installation STAN DOUGLAS, 2011 ≠ 1848, aux Magazzini del Sale No. 5, avril 2022 Photo : Jack Hems. Avec la permission de l’artiste, du Musée des beaux-arts du Canada, et de Victoria Miro et David Zwirner

Les vibrations de la musique attirent les visiteurs des rues de Venise jusque dans l’espace sombre. Deux écrans suspendus se font face, chacun couvrant la largeur de l’entrepôt. Les musiciennes londoniennes TrueMendous et Lady Sanity, d’un côté, partagent le feu des projecteurs avec les Cairotes Yousef Joker et Raptor, sur l’autre écran, dans un duel en va-et-vient. Captées dans des studios improvisés, leurs voix résonnent sur fond grisant de tempo de basse, de batterie et de mélodie. Même si les rappeurs semblent se mesurer en direct, les sessions ont en fait été enregistrées séparément et montées ensemble dans cette relance croisée imaginaire et hypnotique en apparence sans fin. L’algorithme utilisé par Douglas noue les rythmes et les vers dans une myriade de combinaisons différentes qui, si elles étaient mises bout à bout, s’étireraient sur trois jours – un reflet de l’intérêt constant de l’artiste pour les sujets de la multiplicité et de la possibilité. Douglas a employé semblable méthode pour Luanda-Kinshasa (2013), autre œuvre d’histoire conjecturale sous la forme d’une séance d’improvisation afrobeat imaginaire et en apparence ininterrompue des années 1970 d’une durée de plus de six heures. Si Luanda-Kinshasa avait pour moteur une forme d’incarnation des politiques révolutionnaires, ISDN, dans une veine comparable, s’appuie sur une défiance généralisée envers les pouvoirs en place et sur l’importance de l’expression exaltée, que ce soit par le rap ou l’insoumission, pour se dresser contre l’immobilisme.

Vue d’installation STAN DOUGLAS, 2011 ≠ 1848, aux Magazzini del Sale No. 5, avril 2022

Vue d’installation STAN DOUGLAS, 2011 ≠ 1848, aux Magazzini del Sale No. 5, avril 2022 Photo : Jack Hems. Avec la permission de l’artiste, du Musée des beaux-arts du Canada, et de Victoria Miro et David Zwirner

Tout comme la musique et la délinéation temporelle, les installations multicanaux font partie intégrante de la pratique de Douglas depuis le début des années 1990; elles sont un moyen pour offrir des points de vue multiples et faire se recouper les récits. L’artiste a ainsi présenté des projets à deux écrans dans son exploration du free-jazz avec Hors-champs (1992) et son œuvre vidéo Doppelgänger (2019), une plongée dans les réalités parallèles qui a commencé à la Biennale de Venise 2019. Pour ISDN, le choix par Douglas de deux écrans qui se font face, associés à des rythmes entêtants et une dimension viscérale d’urgence, résulte en une expérience musicale des plus enivrantes.

Douglas n’était pas le seul créateur à aborder la thématique de la résistance à l’occasion de la Biennale de Venise cette année. Du refus des commissaires et artistes russes de participer à l’événement en pleine invasion de l’Ukraine, jusqu’au pavillon temporaire de ce pays – une tour colossale de sacs de sable empilés au cœur des Giardini – une connotation sans équivoque de défi s’est invitée à la Biennale. Le pavillon français présentait des installations et un film de Zineb Sedira portant sur le mouvement d’indépendance de l’Algérie dans les années 1960. Le pavillon sámi prenait pour cette édition la place du pavillon nordique, exposant les œuvres de trois artistes autochtones dans une volonté de mettre en relief le combat des communautés sámies pour protéger leurs droits à l’utilisation du territoire et promouvoir leur rôle de gardiennes de l’Arctique.

Là où Douglas se distingue n’est pas seulement dans ses efforts pour assurer une visibilité – dans toute la minutie des détails – aux réactions contre des inégalités sociales, économiques et politiques particulières, mais surtout par son insistance à cartographier les notions universelles d’instabilité et de révolte dans un contexte mondial. Les deux approches formelles en photographie et en film pour sa présentation à la 59e Biennale de Venise diffèrent sans doute, mais le fil conducteur dans son travail est ce désir de bousculer la dichotomie entre artifice et authenticité. En prenant ses distances avec les événements réels, il crée un espace permettant au public de se forger sa propre opinion quant au potentiel de résistance collective comme force vive de la révolution en des moments décisifs de changement.

 

La Biennale de Venise se déroule jusqu’au 27 novembre 2022. 2011 ≠ 1848 de Stan Douglas est également présentée à la The Polygon Gallery, à North Vancouver, jusqu’au 6 novembre 2022, puis à la Remai Modern, Saskatoon, de janvier à avril 2023. Les œuvres seront exposées au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, de septembre 2023 à août 2024. La conférence Stonecroft sera présentée par Stan Douglas le 26 octobre au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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