Succès de l’art au féminin

Suzanne Valadon, Catherine s'essuyant, 1895.

Suzanne Valadon, Catherine s'essuyant, 1895. Mine de plomb et gouache sur papier ciré transparent de couleur jaune, 19.8 x 14.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC [pas inclus dans la publication]

La peintre française Suzanne Valadon (1865–1938) a été exclue des cours de dessin d’après modèle parce qu’elle était une femme. Elle a néanmoins eu le cran de continuer à peindre des nus et des œuvres pleines de vie défiant le statu quo. De son vivant, Valadon a connu le succès et vécu de son art, mais – à la différence de ses contemporains masculins Henri de Toulouse-Lautrec et Pierre-Auguste Renoir avec qui elle a étudié – son nom a quelque peu été oublié. Comme l’autrice Susie Hodge le remarque sans détour dans Petite histoire des artistes femmes [The Short Story of Women Artists], son plus récent ouvrage [version française à paraître], Valadon fait partie des innombrables artistes femmes qui ont été exclues, ignorées et généralement effacées de l’histoire de l’art.

Les cas comme celui de Valadon abondent dans le guide de poche très bien documenté et illustré de Hodge, compilation destinée à un large public qui tranche nettement avec le récit traditionnel de l’histoire de l’art occidentale. Hodge met l’accent sur soixante œuvres remarquables et novatrices créées par des femmes de la Renaissance à nos jours, redonnant au passage aux artistes femmes marquantes la place qu’il leur revient dans des mouvements comme le rococo, le néoclassicisme, le cubisme ou le surréalisme. Dans cette narration, les artistes hommes habituellement associés aux grandes périodes artistiques ne sont mentionnés que s’ils sont utiles au contexte. Hodge, qui multiplie les références croisées très à propos, s’affranchit des catégories classiques de l’histoire de l’art pour analyser les avancées des femmes artistes dans des domaines comme la lutte pour l’égalité, la capacité à s’affirmer et le rejet de l’autorité masculine, et pour creuser des thèmes allant de l’identité et du travail des femmes à l’empathie et à l’environnement.

Artemisia Gentileschi, Esther Before Ahasuerus, 1628–30

Artemisia Gentileschi, Esther devant Assuérus, 1628–30. Metropolitan Museum of Art, New York. Photo : Avec l'autorisation de Laurence King Publishing

Il est frappant de constater à quel point de nombreuses œuvres exceptionnelles demeurent méconnues et que seuls de rares noms – en dehors d’une poignée d’artistes célèbres comme Camille Claudel, Georgia O’Keeffe, Mary Cassatt, Käthe Kollwitz et Frida Kahlo – ont une quelconque notoriété. Sofonisba Anguissola, artiste de la Renaissance ayant étudié avec Michel-Ange, avait une réputation internationale en son temps. Clara Peeters, peintre flamande du XVIIe siècle, était une pionnière de la nature morte. Nathalie Gontcharova, d’origine russe, était une figure du futurisme et l’inventrice du rayonnisme, tandis que Paula Modersohn-Becker, native de Dresde, est une précurseure de l’expressionnisme qui reste mal connue. Lee Krasner, quant à elle, expressionniste abstraite de premier plan, a longtemps œuvré dans l’ombre de son célèbre mari, Jackson Pollock.

Clara Peeters, Nature morte avec fromages, artichauts et cerises, v. 1625, tableau

Clara Peeters, Nature morte avec fromages, artichauts et cerises, v. 1625. Los Angeles County Museum of Art, Californie, USA. Photo : Avec l'autorisation de Laurence King Publishing

Un cas tout à fait remarquable est celui de l’artiste bolonaise du XVIIe siècle Elisabetta Sirani, laquelle a subvenu aux besoins de sa famille, ouvert une école de peinture pour femmes et réalisé des chefs-d’œuvre du baroque défiant ouvertement le patriarcat ambiant. Elle est décédée subitement à l’âge de 27 ans, fugace étincelle artistique qui, si elle avait été un homme, aurait sans doute occupé une place de choix dans notre histoire culturelle et dont l’influence serait toujours reconnue.

Elisabetta Sirani, Charity, c.1664–65. Pen and brown ink with brown wash over red chalk on laid paper

Elisabetta Sirani, La charité, v. 1664–65. Plume et encre brune avec lavis brun sur sanguine sur papier vergé, collé sur papier vergé, 11.1 x 8.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC [pas inclus dans la publication]

Se plonger dans un ouvrage comme celui de Hodge est une expérience à la fois révélatrice, gratifiante et enrageante. Nombre des femmes évoquées ici avaient des pères non conformistes, souvent artistes, qui souhaitaient que leurs filles soient éduquées et donc, bravent les normes. Beaucoup, bien sûr, n’avaient pas cette chance. Certaines, telle Sirani, ont été accusées de s’approprier le travail réalisé par des hommes. Alors que le livre aborde le XXe siècle, on voit les femmes gagner en importance, en partie parce que de nouvelles disciplines comme l’art conceptuel, faute de tradition masculine solidement établie, sont de fait plus ouvertes aux femmes.

Le contenu et la portée sont limités par le format « guide de poche » de la publication, avec des artistes éminents et influents, comme Sophie Calle, à peine mentionné. Au sujet de diversité des artistes représentés, parmi les soixante œuvres mises en valeur, quatre sont des créations d’artistes afro-américaines, quelques-unes d’immigrantes (par exemple Julie Mehretu, née en Éthiopie et qui partage aujourd’hui son temps entre New York et Berlin), très peu d’artistes extérieures aux É.-U. et à l’Europe et aucune d’artistes autochtones. Parmi celles-ci, on soulignera l’huile Three Girls [Trois filles], peinte en 1935 par l’artiste indienne Amrita Sher-Gil, et l’éblouissante pièce multimédia Aftermath of Obliteration of Eternity [Conséquences de l’anéantissement de l’éternité], réalisée en 2009 par la Japonaise de grande renommée Yayoi Kusama. Les deux artistes canadiennes représentées sont Agnes Martin, qui s’est installée aux É.-U., et (sans œuvre reproduite, avec une simple évocation du postimpressionnisme) Emily Carr. Les renseignements biographiques des artistes d’époques plus anciennes sont souvent réduits à leur plus simple expression, surtout à cause du peu de cas qu’a fait l’histoire de leur contribution et de leur érudition.

On ne pourra manquer ce trait d’ironie qui en dit long dans la section consacrée à la sérigraphie The Advantages of Being a Woman Artist [Les avantages d’être une femme artiste], des Guerrilla Girls. L’œuvre proclame : « Being included in revised versions of art history » [Faire partie intégrante des versions remaniées de l’histoire de l’art]. L’œuvre date de 1988. Il faut souligner que, clairement, il y a encore bien besoin de ces « versions remaniées de l’histoire de l’art ». Et pourtant, qu’on se laisse absorber par l’atmosphère éthérée d’Across the Yarra [De l’autre côté du Yarra], de Clarice Beckett, qu’on imagine Giant Crouching Spider [Araignée géante accroupie], de Louise Bourgeois évoluer sur des eaux peu profondes ou qu’on trace mentalement les traits du visage du Sharecropper [Métayer], d’Elizabeth Catlett, on passe de la frustration passée à la gratitude et à l’émerveillement familier que procure toute rencontre avec une grande et touchante œuvre d’art.

 

Petite histoire des artistes femmes de Susie Hodge est à paraître chez Flammarion [The Short Story of Women Artists: A Pocket Guide to Movements, Works, Breakthroughs and Themes publié par Laurence King Publishing] et sera proposé à la Boutique du MBAC (la version anglaise est déjà disponible). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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