Ted Grant, le conteur

Ted Grant, Sans titre, 1989, tiré en 1991, Marche pour les droits civils, Ottawa, 1965, tiré en 1995, Arrière-grand-mère et enfants, Chinatown, Vancouver, 1963, tiré en 1995 et La prise au lasso des veaux, Stampede de Calgary, 1975, tiré en 1994. Épreuves à la gélatine argentique. Tous Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
Photo : MBAC

Ted Grant (1929–2020), disparu plus tôt cette année, était l’un des plus grands photojournalistes d’après-guerre au Canada. S’il a à l’occasion créé des images en vue de leur exposition, l’essentiel de son œuvre était destiné à la publication dans des articles et revues. C’est pour la série des Photoreportages du Service de la photographie de l’Office national du film du Canada (ONF) qu’il a réalisé ses clichés parmi les plus fascinants. De 1941 à 1984, le Service était étroitement lié au gouvernement fédéral et chargé de faire la promotion de Canada par la photographie. Ses archives, réparties entre Bibliothèque et Archives Canada et le Musée des beaux-arts du Canada, regorgent d’images optimistes et avantageuses. Grant en a pris des milliers. Bien qu’il n’en ait jamais été employé à temps plein, il est devenu dès les années 1950 l’un des pigistes les plus assidus et dignes de confiance du Service. Les Photoreportages de l’ONF étant maintenant accessibles sur le site du Musée, le travail de Grant est à nouveau bien en évidence.

Dans le cadre de sa collaboration avec l’ONF, Grant a littéralement fait parler les photographies. Comme de nombreux photojournalistes, son approche de la discipline était narrative, racontant visuellement des histoires forgées à coup de gestes fugitifs, de compositions dynamiques, d’effets de lumière et de regard. Les séances de pose devaient être organisées avec le plus grand soin, et le photographe être passé maître dans l’utilisation de la lumière ambiante. Comme le disait Grant à propos de son rôle : « C’est fabuleux d’avoir mes œuvres accrochées dans un musée et d’être traité en artiste, mais je me considère d’abord et avant tout comme un photojournaliste. Les photojournalistes, pour autant que j’en fasse partie, sont des gens qui font des reportages, des essais photographiques. Ils racontent des histoires avec des images. Et c’est là que photo et journaliste se rejoignent. »

Ted Grant, L'hon. Robert Stanfield dans le bureau du chef de l'Opposition, 1972, tiré en 1994 épreuve à la gélatine argentique, 40.6 x 50.4 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Ted Grant Photo : MBAC

Même si Grant se voyait en photographe opérationnel plus qu’en artiste, ses images sont hautement élaborées, avec une utilisation pointue de l'ombre et de la lumière. La singularité est rendue par un éclairage minimal des sujets, tandis que les zones d’ombre instillent une aura de vie intérieure. On peut voir un exemple de cette idée dans sa photographie de Robert Stanfield. Ici, Grant place le spectateur au même niveau que l'important homme politique conservateur. La lumière modèle subtilement les caractéristiques du visage et de la main gauche de Stanfield, créant une impression de regard intime sur sa vie politique et de dimension personnelle, alors qu’il est absorbé par sa tâche.

Grant évitait l’éclairage de studio et le flash. Il affectionnait plutôt ce que l’on nomme l’« éclairage Rembrandt », se plaçant lui-même du côté ombre du sujet. Les résultats sont spectaculaires. Comme l’explique Grant, « si vous […] allez du côté où se trouve l’ombre où le filet de lumière saisit l’œil tout proche, le résultat obtenu est magnifique. Il se produit un effet de modelage du visage. Il relève, crée toute la forme. Vous savez quoi? Vous pouvez photographier des bâtiments avec l’éclairage Rembrandt, et c’est splendide. »

Photoreportage #460A: La rentrée au corral et Photoreportage #460B: Opération « rassemblement », photographié par Ted Grant, 16 janvier 1968. Les fonds MCPC, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada

Toute l’habileté de Grant à rendre ses sujets grâce à cette utilisation de la lumière est également perceptible dans ses sessions de photos sur le terrain. Pourtant, de telles subtilités se transposaient difficilement dans les revues ou sur papier journal. Résultat : nombre de ces images plus délicates n’ont jamais servi, comme en témoignent deux Photoreportages de l’ONF, La rentrée au corral et Opération « rassemblement », publiés le 16 janvier 1968 (Photoreportages 460A et 460B). Sur les 369 photographies prises par Grant pour l’occasion, seules douze ont été retenues, la plupart permettant de camper véritablement le contexte du reportage. Son talent pour l’éclairage dans ses portraits de cowboys, et même d’un cheval, est le grand oublié du reportage.

Ted Grant, photographies de Photoreportages #460 A et #460B. Les fonds MCPC, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada.

Pour Grant, le rassemblement du bétail a été l’expérience d’une vie, comme il l’a raconté dans une entrevue : « Il y a sans doute eu d’autres reportages avec des moments beaucoup plus excitants, mais je dirais de celui-ci qu’il est le plus mémorable […] [I]ci, je suis un enfant de la ville au milieu de tous ces cowboys, chevaux et bovins, tous ces vieux cowboys hâlés. C’était formidable, et tout en noir et blanc. »

De nombreux Photoreportages de l’ONF à cette époque racontaient un Canada en pleine période de croissance et de prospérité. Un Photoreportage du 14 février 1967, intitulé Le Canada ouvre ses portes à 150 nations / Helping Forge Canada’s Vibrant Future (PS 436), montre bien l’étendue du savoir-faire de Grant en matière de récit visuel. On y traite de la levée de certaines (bien qu’il ne s’agisse pas, tant s'en faut, de toutes) restrictions en matière d’immigration et il s’agit en soi d’un exemple typique d'article illustré produit par l'ONF en soutien aux politiques multiculturalistes émergentes au moment du centième anniversaire du Canada. Bien entendu, des photoreportages tels que celui-ci sont un travail de collaboration, mettant à l’œuvre une équipe d’éditeurs photo, de rédacteurs et de photographes. Il n’en demeure pas moins que ce sont les photographies qui racontent l’essentiel de l’histoire. Grant a choisi de fixer son objectif sur le regard des nouveaux immigrants. Des familles interagissent avec un agent d’immigration et un médecin. Sur la droite de la page, deux jeunes enfants renvoient leur regard à l’appareil photo, et au lecteur. Ce traitement attire l’attention, créant une apparence de communication et d’échange.

Ted Grant, L'aéroport de Vancouver, 1966, tiré en 1995. Épreuve à la gélatine argentique, 40.4 x 50.8 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo : MBAC

D’autres images de Grant laissent transparaître la perspective masculiniste caractéristique du photojournalisme durant la majeure partie du milieu du XXe siècle. Ceci est évident dans de nombreux clichés sur l’industrie canadienne. Le Photoreportage du 18 mai 1965, ayant pour titre 40% du matériel lourd canadien exporté / Big Equipment Industry Grows in Canada (PS 390B), par exemple, présente quatre photographies réalisées par Grant sur l’industrie au Québec. Chaque image associe un ouvrier avec de la machinerie lourde, mettant l’accent sur le savoir-faire et le gigantisme. On y valorise l’industrie en mettant de l’avant une dimension de puissance et de masculinité.

À travers des milliers d’images et des dizaines de photoreportages, Ted Grant a raconté des histoires. Il excellait dans la création de récits visuels dynamiques, grâce à sa remarquable manipulation de la lumière ambiante et ses compositions dramatiques. Son style photographique convenait parfaitement au mandat de l’ONF visant à mettre en relief les énormes transformations économiques et démographiques du Canada dans la période de l’après-guerre. Mais, par-dessus tout, Grant adorait son travail, et cela se voit. « Les affectations que je préfère, bien sûr, sont celles avec des gens. Je suis d’un naturel très sociable. J’aime être avec mes semblables, qu'il s'agisse de rois et reines ou de quidams, peu m'importe. Qu’il y ait une personne ou tout un groupe, il suffit de laisser les choses se dérouler telles qu’elles le doivent. Et là, vous finissez par saisir la magie. »

 

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