Trésors cachés. Lettres de Tom Thomson à son mécène

 

Télégramme de J.S. Fraser au Dr. James M. MacCallum (le 10 juillet 1917), Mowat Lodge, Algonquin Park, Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives

Le 10 juillet 1917, le Dr. James MacCallum reçoit un télégramme de J.S. Fraser, propriétaire du Fraser Lodge au lac Canoe dans le parc Algonquin. Le petit morceau de papier, qui porte le logo de la Great North Western Telegraph Co., contient deux courtes phrases qui ébranlent le monde de l’art au Canada : « Trouvé canot de Tom renversé. Pas de trace de Tom depuis dimanche ». Le 16 juillet, Fraser envoie un deuxième message, qui confirme les pires craintes de MacCallum : « Trouvé Tom ce matin ».

Aujourd’hui, alors que les communications sont presque toujours instantanées, numériques, sans support physique et facilement supprimées, le fait de revivre des moments clés de l’histoire de l’art au moyen de télégrammes et autres documents d’archives offre un lien palpable avec le passé. Le fonds Dr. James M. MacCallum, conservé à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), constitue peut-être le meilleur exemple de la connexion tangible entre le décès du peintre canadien Tom Thomson et la période actuelle. Cette correspondance fascinante comprend les deux télégrammes mentionnés plus haut, ainsi que des lettres manuscrites de Thomson à MacCallum.

« Je trouve le premier télégramme très touchant, parce qu’il correspond au moment de la découverte du canot – mais pas de celle de Tom – et on craint qu’un accident ait eu lieu », dit Cyndie Campbell, Chef, Bibliothèque, archives et programmes de bourses au MBAC. « Les télégrammes sont vraiment évocateurs. Je suis toujours émue quand je les vois. »


Dr James M. MacCallum, v. 1920. Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives

MacCallum est un des premiers mécènes de Thomson, et il soutient aussi d’autres artistes qui formeront plus tard le Groupe des Sept. À ce titre, il échange régulièrement des lettres avec Thomson quand l’artiste est en expédition de peinture dans le Nord de l’Ontario. À la mort de MacCallum, en 1944, ses tableaux de Thomson et des autres membres du Groupe des Sept sont légués au MBAC. Les lettres et télégrammes, toutefois, ne suivent pas le même chemin, MacCallum n’ayant pas pris de dispositions pour leur conservation après son décès. Ils sont plutôt donnés à la demande de l’artiste A.Y. Jackson, qui réussit à convaincre James, le fils de MacCallum, de la pertinence de conserver la correspondance au MBAC.  

« Les lettres et télégrammes donnés au MBAC font la preuve de la détermination du Dr. McCallum à s’assurer que les œuvres de Tom Thomson soient appréciées et conservées, affirme Campbell. A.Y. Jackson a su voir dans la correspondance conservée par le Dr. MacCallum un élément clé de l’histoire de Thomson. Quand il intervient en faveur du don des documents au Musée, il agit dans le but de garantir leur préservation et leur accessibilité aux historiens de l’art, et, ce faisant, la place de Thomson et du Groupe des Sept dans l’art canadien. »


 

Tom Thomson, MacCallum's Island [L'île du Dr MacCallum] (1914), huile sur contre-plaqué, collé en plein sur bois, 21,6 x 26,8 cm. Legs du  Dr J.M. MacCallum, Toronto, 1944. Musée des beaux arts du Canada. Photo © Musée des beaux arts du Canada

Le MBAC construit ses propres archives depuis l’arrivée de son premier directeur, Eric Brown, en 1910, y compris des échanges épistolaires avec des artistes, mais le fonds MacCallum est le premier véritable fonds d’archives donné au MBAC au sujet d’artistes canadiens. Comme A.Y. Jackson l’écrit à H.O. McCurry, le directeur du MBAC à l’époque, le fonds « apporte un vif éclairage sur la période Thomson, et devrait être accessible à toute personne sérieuse qui écrit sur les années de formation du Groupe des Sept ».

Depuis, les archives du MBAC ont connu une croissance exponentielle, et elles comprennent plus de 20 000 dossiers et 75 000 photographies reliés à des artistes et aux arts visuels au Canada et à l’étranger. Certains fonds ne comprennent qu’une lettre, d’autres, des centaines de boîtes et des dizaines de milliers de photographies. Avec des fonds documentaires riches et diversifiés qui vont des dessins d’étudiant en beaux-arts d’Alex Colville à la seule collection complète au Canada d’affiches des Guerrilla Girls, Bibliothèque et Archives du MBAC est la bibliothèque spécialisée en arts visuels la plus importante du pays.


Lettre de Tom Thomson au Dr. James MacCallum (le 7 juillet 1917), Mowat Lodge, Algonquin Park, Le fonds James M. MacCallum, Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives

Voir le papier à en-tête du Mowat Lodge recouvert de l’écriture large de Thomson provoque une émotion particulière. Homme de son époque, Thomson s’adresse à son mécène en employant le formel « Dr. MacCallum », suivi par « Cher monsieur », et le tient au courant de la progression de ses peintures, mais aussi de son travail comme guide lors d’expéditions en canot, du temps qu’il fait, de son emploi de garde-feu, et même de son approvisionnement en sirop d’érable, bacon et « trucs en conserve » qu’il emporte lors de ses voyages dans l’arrière-pays. Le fonds contient aussi la dernière lettre de Thomson à MacCallum – à quiconque, en fait –, ainsi que la correspondance entre MacCallum et la famille de Thomson après la découverte du corps de l’artiste.

Les visiteurs désirant eux-mêmes consulter les lettres peuvent demander à voir les copies des dossiers et en lire les versions dactylographiées, beaucoup plus faciles à comprendre que les griffonnages à l’épaisse encre de Thomson. Ceux qui veulent se rapprocher de l’époque de Thomson peuvent étudier sur demande les originaux des lettres et télégrammes; chacun, visiteur intéressé ou chercheur, peut ainsi tracer son propre trait entre passé et présent.

« C’est pour moi un lien avec le passé, poursuit Campbell. Peut-être est-ce parce que j’ai moi-même pagayé sur le lac Canoe, mais les télégrammes me ramènent à ce moment précis, il y a presque cent ans. Je peux imaginer quand on a trouvé le canot renversé. Je peux imaginer les recherches pour retrouver Thomson, puis la terrible irrévocabilité de la découverte de son corps. Je peux ressentir l’urgence de tenir les proches de Tom informés des événements. Je peux ressentir le passé. »

Les documents du fonds Dr. James M. MacCallum sont accessibles sur rendez-vous à Bibliothèque et Archives du MBAC.

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