Trois femmes et le Musée des beaux-arts du Canada

Jean Sutherland Boggs, c.1966; and Hsio-yen Shih, February 1977; and Shirley L. Thomson. Three photographs

Jean Sutherland Boggs, v. 1966. L'Office National du film du Canada; Hsio-yen Shih, février 1977; et Shirley L. Thomson, 1987. Photos : Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives.


Women at the Helm de Diana Nemiroff comble une lacune importante dans la littérature portant sur l’histoire du Musée des beaux-arts du Canada. Il couvre une période de trente ans, de la nomination comme directrice de Jean Boggs en 1966 au départ de Shirley Thomson en 1997. Dans ce livre, les lecteurs apprendront comment, après plus d’un siècle, le Musée sera enfin logé dans un bâtiment fait pour lui, d’une conception exceptionnelle, mais non sans détours et sans drame politique de dernière minute.

Jean Boggs mérite deux parties, la première en tant que directrice (1966–1976), quand elle ouvre la collection à la photographie, et à l’art américains contemporains, tout en portant les normes de conservation, d’exposition, de bibliothèque et de publication à des niveaux d’excellence supérieurs. Le chapitre suivant sur Boggs traite de la période de 1982 à 1985, quand elle est à la tête de la Société de construction des musées du Canada. En trois courtes années, elle supervise la sélection des sites, le choix des architectes et l’approbation du design des nouveaux bâtiments prévus pour le Musée et le Musée canadien de l’histoire (jusqu’en 2013, le Musée canadien des civilisations). Aujourd’hui, il semble presque miraculeux qu’elle ait réalisé tout ça dans un laps de temps aussi court, léguant deux monuments nationaux qui sont une source permanente de fierté. Cet ouvrage montre que les Canadiens ont une immense dette envers Boggs.

Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, Hsio-yen Shih et conservateur Charlie Hill à l'ouverture de l'expositionTo Found a National Gallery: The Royal Canadian Academy of Arts, 1880–1913 au Musée des beaux-arts du Canada,, 1980

Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, Hsio-yen Shih et conservateur Charles Hill à l'ouverture de l'expositionTo Found a National Gallery: The Royal Canadian Academy of Arts, 1880–1913 au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 1980. Photos : Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives

Le court mandat de Hsio-yen Shih (1977–1981) vient à un moment problématique pour le Musée. Nemiroff contribue à réhabiliter la réputation de Shih en plaçant son leadership dans le contexte des ingérences de la Corporation des musées nationaux et des coupes budgétaires dévastatrices qui ont affecté les opérations, le personnel et les acquisitions. Shih a réussi à élargir la collection permanente à l’art non occidental et obtenu du philanthrope Max Tanenbaum le don de la collection Heeramaneck d’art d’Asie du Sud. Ce faisant, Shih a probablement saisi la dernière occasion, pour un musée canadien, d’obtenir une base essentielle pour donner à ce type d’art la place qui lui revient.

Shirley L. Thomson, Premier ministre Brian Mulroney et l'architecte Moshe Safdie au Musée des beaux-arts du Canada à l'ouverture en mai 1988

Shirley L. Thomson, Premier ministre Brian Mulroney et l'architecte Moshe Safdie au Musée des beaux-arts du Canada à l'ouverture en mai 1988. Photo : Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives

Pendant son mandat (1987–1997), Shirley Thomson a bénéficié de l’installation dans le nouveau bâtiment et de l’impulsion donnée aux expositions temporaires et à la présentation de la collection permanente. Elle a cependant dû faire face à des défis liés au nouveau statut de société d’État du Musée, notamment une responsabilité accrue en matière de collecte de fonds et de gouvernance, et à l’acceptation par le public des parrainages d’entreprises. Elle a également surmonté des attaques dans les médias.

Avec dignité et détermination, Thomson a traversé des contestations en matière d’acquisitions d’art contemporain, en particulier la tempête qui a suivi l’achat, en 1989, de Voix de feu, de Barnett Newman. Six ans plus tard, l’historien de l’art John O’Brian et son équipe éditoriale décrivent cette controverse comme « le débat sur les arts visuels le plus vaste et le plus passionné qui ait jamais eu lieu au Canada », dans Voices of Fire: Art, Rage, Power and the State. Parmi les autres réalisations notables de Thomson, citons la représentation d’œuvres d’artistes autochtones, dont l’exposition révolutionnaire Terre, Esprit, Pouvoir en 1992, ainsi que le don d’un important fonds d’archives photographiques de Lisette Model. Sa restauration du programme d’expositions itinérantes s’est avérée populaire et a permis de consolider les partenariats avec des musées régionaux. Comme le souligne Nemiroff, le leadership de Thomson a démontré non seulement « une vision audacieuse et une prudence budgétaire », mais aussi « une conviction passionnée quant au pouvoir de l’art et à son importance pour la vitalité du pays ».

Ce livre révisé par des pairs, exceptionnellement bien documenté, devrait intéresser les amis du Musée, les spécialistes de la culture canadienne, les professionnels des musées et, en fait, toute personne curieuse de l’évolution du MBAC pour devenir une institution artistique moderne et internationalement reconnue. En examinant une sélection d’acquisitions de premier plan, Nemiroff permet aux lecteurs de comprendre comment une collection nationale s’est développée au fil des décennies grâce à la combinaison de connaissances en histoire de l’art, de budgets adéquats et d’une détermination à saisir des occasions uniques. Si le choix de se concentrer sur ces trois directrices propose une perspective largement féministe, l’autrice raconte judicieusement l’histoire de la compétence et du leadership de chacune sans imposer de prisme théorique.

Président du Conseil de la direction George Ignatieff offre Jean Sutherland Boggs une montre en or à l'occasion d'un dinner en son honneur à Ottawa en juin 1976, accueilli par Premier ministre Pierre Elliott Trudeau. photographe

Président du Conseil de la direction George Ignatieff offre Jean Sutherland Boggs une montre en or à l'occasion d'un dinner en son honneur à Ottawa en juin 1976, accueilli par Premier ministre Pierre Elliott Trudeau. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : John Evans, Ottawa

Women at the Helm a également le mérite d’être une étude de cas sur la manière dont trois femmes d’expérience ont navigué au sein de la bureaucratie fédérale. Première femme nommée à l’échelon de sous-ministre, Boggs est aussi une pionnière dans ce contexte. Elle et Thomson ont bien su faire jouer leurs réseaux, avec leurs nombreux contacts au gouvernement et dans le monde de l’art. Shih, avec sa formation universitaire et muséologique, a eu moins de succès dans ce domaine. Les trois ont exercé des styles différents, mais Boggs et Thomson ont mieux réussi à mobiliser leur personnel, obtenant des niveaux élevés de performance et de loyauté.

Nemiroff était particulièrement bien placée pour entreprendre ce livre, compte tenu de son expérience de conservatrice au MBAC et de sa connaissance de l’institution, de sa capacité à obtenir des dizaines d’entretiens avec des acteurs clés et de son poste de directrice de la Galerie d’Art de l’Université Carleton. Son chapitre « Conclusion », ramène l’histoire à notre époque, puisque Nemiroff note l’arrivée d’une nouvelle dirigeante au Musée et replace dans leur contexte les changements intervenus dans le domaine des musées en général, tout en soulignant la vigilance accrue à laquelle sont confrontées les femmes qui occupent des fonctions de premier plan aujourd’hui.

Dans le cadre de la rédaction de cet article, son auteur a eu l’occasion de poser quelques questions à Diana Nemiroff :

Ian Ferguson : Quels ont été les facteurs qui vous amenée à entreprendre ce projet marathon de six ans?
Diana Nemiroff : J’ai eu plusieurs motivations. Je voulais d’abord souligner le travail de Shirley Thomson, décédée en 2010. Elle avait un immense respect pour la recherche et le mandat éducatif du Musée. Elle a ainsi montré que l’apprentissage est un processus qui dure toute la vie et a considéré le travail muséologique comme un élément essentiel de ce processus. Ensuite, j’étais fascinée que trois femmes aient eu la possibilité de diriger cette importante institution, alors qu’ailleurs peu d’entre elles obtenaient les postes supérieurs. Jean Boggs a été la première femme à travers le monde à diriger un musée national. Je voulais en apprendre plus sur ce qui s’était passé. Enfin, en tant qu’autrice, je souhaitais m’essayer à la forme longue qu’offre un livre. Mon but était de raconter une bonne histoire.

IF : Quel a été l’aspect le plus difficile de la recherche?
DN : Sur le plan pratique, le plus grand défi a été de garder la trace de toutes mes différentes sources et de ce que j’avais appris. Heureusement, un ex-collègue de l’Université Carleton qui publie beaucoup m’a suggéré de me faire un index. Je l’ai fait, et ça m’a sauvé la vie. Plus essentiellement, il s’agit de filtrer, de garder à l’esprit l’histoire que je voulais raconter et de ne pas me perdre dans une masse d’anecdotes. La proposition de livre détaillée que j’ai soumise à McGill-Queen’s quand toute ma recherche était encore fraîche a aussi été un outil important; ça m’a permis de ne pas perdre le fil.

IF : Qu’avez-vous découvert de plus surprenant?
DN : J’ai été surprise d’apprendre à quel point tôt dans son mandat Jean Boggs a commencé à faire des pressions pour un nouveau bâtiment. C’est devenu une thématique de sa gestion peu après son entrée en fonction. Sa vision de l’expérience des visiteurs et de la manière dont l’architecture du musée peut l’améliorer est présente dans les premiers documents qu’elle a préparés avec le personnel dans les années 1970, bien avant que le bâtiment actuel, qui incarne nombre de ces idées, ne devienne réalité. Elle a lutté pour protéger cette intuition dans un système bureaucratique qui minait son autorité, et j’ai été étonnée de l’âpreté qu’a prise ce combat. Par la suite, je n’ai pas été tant étonnée que ravie de lire, dans le compte rendu des délibérations du comité culturel de la Chambre des communes au cours desquelles Shirley Thomson a défendu Voix de feu, qu’elle a complimenté Felix Holtmann, le président conservateur du comité, sur son « élégance vestimentaire », allusion à la cravate rouge et au veston bleu, imitant le tableau, qu’il portait à cette occasion. Chacune des directrices a dû affronter le dispositif complexe du pouvoir qu’Ottawa représente. Ça peut vous broyer. J’ai été constamment impressionnée par le sens du devoir et la ténacité inébranlables que ces femmes incarnaient dans des circonstances souvent extrêmement difficiles.

Des démarches raisonnables ont été entreprises afin d’identifier et de contacter les détenteurs des droits de reproduction. Nous tenons à nous excuser de toute omission par inadvertance.  Pour toute demande, veuillez contacter : [email protected].

 

Women at the Helm, de Diana Nemiroff, est publié par McGill-Queen’s University Press et vendu à la Boutique du MBAC (remise de 15 % pour les membres) dans d'autres points de vente.  Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

À propos de l'auteur