Trois jours à Londres (première partie de trois)

Paolo Véronèse, fragment du retable Petrobelli : Le Christ mort soutenu par des anges (v. 1563), huile sur toile, 221 x 250,5 cm. MBAC. Restauré grâce à l’appui généreux des Membres, Amis donateurs et Mécènes du MBAC et de la Fondation du MBAC

À l’occasion d’un court voyage d’agrément à Londres, j’ai passé récemment trois journées entières dans les musées. Rien de très inhabituel à cela, l’étude de l’art étant pour moi à la fois une profession et un passe-temps. C’est avec un grand enthousiasme que j’étais venu voir l’exposition consacrée à Véronèse à la National Gallery. Passionné du plus grand coloriste du XVIe siècle, je n’avais guère porté attention à ce qu’il y avait d’autre à voir, mais la chance étant de mon côté ce week-end, Londres avait pléthore d’expositions complémentaires à offrir.

Je fréquente l’œuvre de Véronèse depuis l’enfance dans les livres d’art, mais c’est il y a quelque temps seulement qu’elle m’a séduit une fois pour toutes. Il y a quelques années, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a présenté la recomposition du Retable Petrobelli après que Stephen Gritt, notre directeur de la conservation et de la recherche technique, eut restauré Le Christ mort soutenu par des anges, daté de vers 1563 : la remarquable lunette de l’œuvre, trouvée en mauvais état dans nos réserves, oubliée là depuis près d’un siècle. L’expérience de cette exposition consacrée à une pièce unique s’est avérée si forte (le livre, les conférences, le site Web, les anecdotes, les discussions avec spécialistes et non-spécialistes, l’étude soutenue et attentive) que je ne manque depuis aucune occasion d’admirer les tableaux du maître vénitien. En fait, mon intérêt est devenu tel qu’une exposition annonçant 50 œuvres de Véronèse m’aurait fait me rendre à l’autre bout du monde. Par chance, un court voyage à Londres depuis Ottawa n’est pas très compliqué.

Le vol de nuit m’a mené à destination le vendredi à 6 h 30. N’ayant pas de bagage enregistré, j’ai pris sans attendre le train Heathrow Express jusqu’à la gare de Paddington, à deux stations de métro de mon hôtel du quartier South Kensington, base londonienne que je préfère pour son côté pratique, son caractère familier et ses prix raisonnables. 

Après une matinée consacrée à un dossier de dernière minute pour le MBAC qui m’a conduit jusqu’à un entrepôt de banlieue, direction le Victoria and Albert Museum à deux coins de rue de l’hôtel pour passer l’après-midi à l’exposition consacrée à William Kent. L’une des demeures anglaises que je préfère depuis le temps où j’étais étudiant est Holkham Hall, résidence dans le comté de Norfolk des comtes de Leicester : un bâtiment de style néo-palladien extraordinaire et caractéristique, en brique fauve, attribué à Kent. Après 25 ans d’attente, j’ai enfin pu le visiter l’an dernier, en vacances. Inutile donc de préciser qu’une exposition entière consacrée à William Kent était pour moi une agréable surprise.

 

Lʼexemple le plus complet du travail de William Kent : Holkham Hall dans le North Norfolk, résidence de la famille Coke et des comtes de Leicester. Bâtie de 1734 à 1764 par Thomas Coke, premier comte de Leicester, et conçue par William Kent (1685–1748). Photo : Holkham Estate. Tous droits réservés

Comprenant dessins, plans, maquettes, mobilier, objets décoratifs et quelques peintures, l’exposition est une bonne introduction à cette personnalité hors du commun, bête noire de Hogarth, qui en a fait une satire impitoyable. Kent reste une figure entourée de mystère, sans doute parce qu’il a été à peu près totalement oublié après sa mort, ses contemporains dénigreurs bien en vue lui ayant survécu. Les érudits du XXe siècle ont réhabilité Kent dans l’histoire de l’art, mais l’essentiel de sa nature et de ses réalisations demeure hypothétique.

Il était sans doute charismatique. Malgré qu’il soit un peintre réellement médiocre, en 1709, cet originaire du Yorkshire d’un milieu modeste et à moitié instruit a réussi à assurer gratuitement sa formation artistique en Italie, où il recevait des subsides annuels d’une succession impressionnante de nobles anglais qui accomplissaient leur Grand Tour, et notamment le riche et influent Richard Boyle, troisième comte de Burlington, avec qui il collabora au cours des trois décennies suivantes. L’homme, que ses mécènes surnommaient affectueusement « Kentino », allait nouer des relations encore plus lucratives une fois rentré en Angleterre, dix ans plus tard : Thomas Coke (prononcer Cook), premier comte de Leicester et maître d’ouvrage d’Holkham; Georges II et sa femme la reine Caroline, et leur fils avec qui ils étaient brouillés, l’extravagant prince Frédéric. De telles connaissances du beau monde ont fait de lui l’artiste aux trente-six métiers le plus tendance pour le reste de sa vie.

 

William Aikman, William Kent, huile sur toile, v. 1723–1725. National Portrait Gallery, Londres. Tous droits réservés  

Nous devons aujourd’hui à Kent l’adroite anglicisation du baroque italien dans l’architecture et la décoration de la nouvelle cour hanovrienne, bien qu’atténuée par Burlington. La sensibilité française n’avait plus la cote dans l’Angleterre protestante après que les Bourbons, catholiques, eurent choisi d’accueillir leur cousin, le Stuart prétendant au trône. Plus particulièrement, Kent a créé les premiers jardins à l’anglaise, la réplique anglaise la plus véhémente au goût français. 

Lʼexagération est la marque stylistique de Kent. Son mobilier ressemble souvent à une caricature du Baroque. Ses fauteuils et ses tabourets, par exemple, visent vraisemblablement plus le paraître que le confort; en fait, certains présentent un équilibre plutôt précaire. Ses intérieurs ne sont pas non plus subtils, mais plutôt assez somptueux, avec des détails parfois surdimensionnés, et un penchant pour les grandes étendues de marbre ou de plâtre blanc, un excès généralisé de dorures et de tissus muraux à motifs dʼun rouge opulent, dʼun vert acide ou dʼun bleu roi très royal.

Le Victoria and Albert Museum présente William Kent: Designing Georgian Britain, à l’affiche au V&A jusqu’au 13 juillet 2014. [En anglais.]

Malgré le clinquant de surface, une sensibilité accompagne cette audace qui, selon moi, se traduit par une sorte de cordialité. À mon avis, il sʼagit dʼun classicisme bon enfant, presque terre-à-terre : imaginez un vigoureux jeune campagnard engoncé dans un smoking tout neuf quʼil aurait revêtu plus pour plaire que pour impressionner. Le style de Kent me rappelle celui de Gianni Versace, si vous permettez lʼanachronisme : un pastiche qui aime le modèle, mais qui en veut plus. Cette approche a brillamment fonctionné dans les aménagements paysagers révolutionnaires de Kent, conçus à partir de tableaux imaginant le paradis arcadien de lʼantiquité (comme des œuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain, dont un grand nombre sont accrochées dans une pièce dʼHolkham). Pour ce qui est des bâtiments, toutefois, il est difficile de départager la vision du maître dʼœuvre de celle du maître dʼouvrage, lord Burlington. Sans compter que dʼautres personnes y ont souvent mis la main, comme dans, une fois de plus, le palladianisme parfois gauche de Holkham Hall, toujours impressionnant.

 

Miroir attribué à William Kent, probablement pour la Maison blanche, à Kew. Sculpture attribuée à John Boson. Pin doré, miroir en verre, 1733–1734. Victoria and Albert Museum, Londres. Tous droits réservés

Le livre accompagnant l’exposition, réalisé comme celle-ci par le Bard Graduate Center à New York, est un recueil massif de nouvelles connaissances. Malgré sa taille, je tenais trop à l’acheter et j’ai rapporté le monstre, de même qu’une biographie érudite et irrévérencieusement divertissante de Kent par Thomas Mowl.

 

Pour lire la deuxième partie avec les visites de Veronese: Magnificence in Renaissance Venice à la National Gallery et de Renaissance Impressions: Chiaroscuro woodcuts from the Collections of Georg Baselitz and the Albertina, Vienna à la Royal Academy, cliquer iciPour lire la troisième partie et une visite de Henri Matisse: The Cut-Outs à la Tate Modern, de Martin Creed: What's the point of it? à la Hayward Gallery et de The First Georgians: Art & Monarchy 1714 1760 à Buckingham Palace, cliquer ici.

 

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