Un passage marqué par le sceau du rêve

Gustave Doré, Souvenir de Loch Lomond, 1875, huile sur toile, 131 x 196 cm. Acheté en 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

À l’aube de l’exposition estivale Trésors impressionnistes. La collection Ordrupgaard au Musée des beaux-arts du Canada, Paul Lang raconte le « projet de société » de deux visionnaires danois. Cette exposition dont il prépare aux côtés d’Erika Dolphin, conservatrice associée en art européen, couronne le passage de l’historien de l’art au Musée des beaux-arts du Canada, alors qu’il s’apprête à prendre la direction des musées de la ville de Strasbourg. L’événement à venir est pour lui l’occasion de poser un regard rétrospectif sur ses années de service au MBAC à titre de conservateur en chef et conservateur responsable du département d’Art européen. Il commente les expositions qu’il a organisées au regard des présupposés muséaux et des spécificités du MBAC.

Parmi les points saillants de son séjour au MBAC, on se rappelle, en 2014, Gustave Doré (1832-1883): L’imaginaire au pouvoir, une rétrospective consacrée à l’œuvre du célèbre illustrateur et, en 2016, Élisabeth Louise Vigée Lebrun, une exposition monographique autour de la portraitiste de Marie-Antoinette. Si, dans ses Souvenirs (1835), la femme-peintre évoque ses « rêve[s] enchanteur[s] », et que Gustave Doré, aux dires d’Émile Zola, « crayonn[ait] des rêves comme d’autres sculptent des réalités » (1865), Les trésors impressionnistes que nous attendons dès le 18 mai prochain sont aussi le fruit de grands rêveurs : Wilhelm et Henny Hansen. Leur rêve s’appelle Ordrupgaard et nous arrive de Copenhague.

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Comtesse Anna Ivanova Tolstaïa, 1796, huile sur toile, 137.7 x 104 cm. Don anonyme d'un collectionneur canadien, 2015. Photo: MBAC

 

Paul Lang nous le raconte : « Ordrupgaard, c’est, et je pèse mes mots, une utopie à l’origine. C’est un rêve, qui est aussi un projet social. Ce qu’il faut savoir, c’est que ces deux collectionneurs sont des gens qui ont véritablement, au sens étymologique du terme, un esprit civique. Ils ont pensé leur collection en fonction de leur communauté et dans une visée pédagogique. »

Dès 1918, le « magnat de l’assurance » et son épouse ont en effet rendu leur collection accessible au public en ouvrant les portes de leur habitation située dans la campagne de Charlottenlund chaque lundi de 12 h à 15 h. Les Hansen ont ainsi légué au Royaume du Danemark une collection de peintures de l’âge d’or danois et de la France du XIXe siècle ‒ de Delacroix à Cézanne. Au nombre de ces tableaux, on compte des chefs-d’œuvre signés Monet, Gauguin, Matisse, Morisot et Hammershøi.

Vilhelm Hammershøi, Rayon de soleil dans le salon (Solskin i dagligstuen), 1910,.huile sur toile, 58 x 67 cm. Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Particulièrement sensible à la manière dont s’est constituée Ordrupgaard, Paul Lang parle d’un collectionnisme « sans souci d’exhaustivité, sans compromission avec le marché de l’art ». Autant que les trésors impressionnistes que recèle la collection, il souligne « l'incroyable humilité » de ses deux fondateurs qui ont préféré lui donner le nom de leur manoir plutôt que leur patronyme.

Parallèlement, le conservateur observe dans ses fonctions le même ardent désir de servir le public canadien : « Il faut toujours trouver un équilibre entre ce que le public voudrait qu’on lui resserve et quelque chose de nouveau. L’exposition sur la collection Ordrupgaard risque de bien servir ce dessein. » Il décèle en effet dans l’art une destination qui dépasse la pure esthétique, toujours soigneux de conserver la mémoire du Musée en proposant des expositions « intimement liées à sa collection, à son identité, à ce qui y est ou ce qui devrait y être ». Dans cet esprit, il souligne le cas particulier de la collection Ordrupgaard: « Tous les peintres qui y sont représentés se trouvent aussi dans notre collection. » Cette manifestation artistique permettra donc de mettre en lumière certains tableaux de la collection nationale qui ont fait leur entrée au MBAC sous l’égide du conservateur. On pense, entre autres, à Un rayon de soleil dans le salon (1910) du Danois Vilhelm Hammershøi (1864–1916).

Charles Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, 1810, huile sur toile, 242 x 206 cm. Acheté en 2015. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Depuis le début de son mandat au Musée, la pensée du conservateur est agitée par le souci constant « de rendre plus intelligible ce que le MBAC a hérité de ses prédécesseurs ». Aux yeux de ce spécialiste du néoclassicisme européen, un musée n’est pas le rêve d’un conservateur solitaire, mais bien un équipement culturel et patrimonial : « Je suis content qu’on ait acquis des œuvres allant de l’art italien du XVIIIe à l’art danois du début du XXe siècle ». Très heureux d’avoir participé au plan d’acquisitions du MBAC, il ne manque pas de souligner l’achat important du tableau de Charles Meynier (1763–1832), La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour (1810). Dans sa réflexion quotidienne, Paul Lang veille donc à la cohérence de la collection : « En acquérant, par exemple, un grand paysage de Doré de la fin des années 1870, on rend plus compréhensible notre fonds Gustave Courbet, car Doré n’aurait jamais commencé à peindre des paysages s’il n’avait pas été influencé par Courbet. »

Gustave Courbet, Les falaises d’Étretat, 1869, huile sur toile. Ordrupgaard, Copenhague. Photo: Anders Sune Berg

 

Quand on lui demande à son tour de quoi rêve un conservateur, il répond : « Quand on parle de rêve on parle aussi d’utopie, d’un équilibre parfait entre les trois missions d’un musée : conserver, étudier et diffuser. » En contribuant à la « renaissance » de la Revue du Musée des beaux-arts du Canada en 2016, le conservateur aura très certainement honoré la visée scientifique de l’établissement. À la veille de son retour en Europe, Paul Lang se permet lui aussi de rêver le musée : « Je rêve d’un musée apaisé alors que par définition les musées sont dans la révolution permanente ».

Les trésors impressionnistes. La collection Ordrupgaard, organisé par Paul Lang et Erika Dolphin, sera à l’affiche au Musée des beaux-arts de 18 mai au 9 septembre 2018. L’exposition est accompagnée d’un catalogue illustré, disponible sur le site ShopNGC.ca. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

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