William Nicholson, détail de Verre et fruits, 1938. Huile sur carton entoilé, 35.3 x 45.4 cm. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1946. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Desmond Banks Photo: MBAC

Une relation fascinante : deux natures mortes de William Nicholson

La notoriété de William Nicholson (1872–1949) n’est pas très grande aujourd’hui, bien qu’il ait été un artiste prolifique et assez célèbre en son temps. Même dans sa Grande-Bretagne natale, il est surtout connu comme le père du peintre abstrait Ben Nicholson. C’est en partie parce que ses toiles, des natures mortes pour la plupart, ont pu sembler quelque peu démodées pour le public du milieu du siècle dernier; sa réputation en tant que peintre ne lui a donc guère survécu.

William Nicholson, Les gants bleus, v. 1923 et Nature morte aux fruits et légumes, 1933. Huile sur toile, 51 x 61 cm. et 41 x 51.2 cm. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1946. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Desmond Banks Photo: MBAC

La collection du Musée des beaux-arts du Canada compte trois peintures de William Nicholson, toutes données en 1946 dans le cadre du legs de Vincent Massey. La dernière des trois, datée de 1938 et vendue par l’artiste en 1941, est tout à fait inhabituelle dans son œuvre. Constamment dans l’exploration de la tension entre représentation et réalité physique de sa peinture, Nicholson donnait généralement à ses peintures la juste intensité, des illustrations claires de réalités à l’équilibre élégant. Tel n’est pas le cas pour Verre et fruits, sans doute l’œuvre la plus abstraite de Nicholson.

William Nicholson, Verre et fruits, 1938. Huile sur carton entoilé, 35.3 x 45.4 cm. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1946. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Desmond Banks Photo: MBAC

Tellement abstraite, en fait, que la peinture n’est pas d’un abord facile, et que ce n’est qu’une fois placée à côté d’une version plus figurative que la nature véritable de la carafe est apparue; il s’agit de ce que l’on appelle une carafe à bulles formée de formes floues fondues de verre transparent, avec une surface alvéolée caractéristique.

Le tableau qui s’en rapproche, Glass Jug with Plates and Pears [Carafe en verre aux assiettes et aux poires] fait partie d’une collection particulière en Angleterre et a été apporté au Laboratoire de restauration et de conservation du Musée par le directeur de l’émission de télévision de la BBC Fake or Fortune, qui traite de la question de l’authenticité des œuvres d’art. Cette pièce a longtemps été attribuée à Nicholson, mais un récent catalogue raisonné a remis en cause cette attribution. Le propriétaire de la toile a approché la BBC, qui a entrepris d’essayer d’établir la vérité.

William Nicholson, Glass Jug with Plates and Pears [Carafe en verre aux assiettes et aux poires], 1930s. Collection particulière, Londres. © Desmond Banks

La BBC s’est adressée à nous parce qu’une comparaison physique et technique des deux peintures pouvait s’avérer déterminante; l’équipe de tournage et l’un des présentateurs, Philip Mould, l’expert en histoire de l’art attitré de l’émission, sont venus à Ottawa. Ils étaient accompagnés d’Aviva Burnstock, directrice du service de conservation et de technologie de l’art au Courtauld Institute of Art de Londres, une collègue très respectée et une amie personnelle. Elle avait réalisé des analyses sur la toile londonienne avant que celle-ci ne voyage jusqu’à Ottawa où, entre-temps, des examens complémentaires avaient été menés sur la peinture du Musée à l’Institut canadien de conservation.

Si les tableaux diffèrent par leur approche et sont donc assez différents, pour ce qui est des caractéristiques physiques, ils sont intimement liés et ont en commun des éléments techniques fondamentaux : la formulation de la peinture est la même, ils sont tous deux peints sur des cartons entoilés provenant du même fournisseur et on peut voir une inscription de la main de Nicholson au verso des deux œuvres. En outre, la curieuse habitude de Nicholson d’ajouter à ses toiles un monogramme de ses initiales sur une empreinte de pouce à l’aquarelle humide ne fait dans les deux cas pas défaut.

William Nicholson, détail du monogramme sur Verre et fruits. © Desmond Banks Photo: MBAC

Tout ceci laissait fortement à penser que les deux tableaux étaient bien de William Nicholson, mais les éléments de preuve physiques et techniques n’ont pas suffi à convaincre l’expert de Nicholson, l’auteur du catalogue, qui continuait à penser qu’il était plus vraisemblable que l’auteur du tableau de Londres soit un ami ou un étudiant de Nicholson. Nicholson peignait, par exemple, avec l’homme politique et peintre amateur sir Winston Churchill et lui donnait des conseils sur les techniques et les couleurs à utiliser, ce qui pourrait expliquer les similitudes techniques entre les œuvres. Si cela demeure une possibilité, elle est hautement improbable, si improbable en fait, que nombreux sont ceux qui y voient une supposition déraisonnable. Pourquoi quelqu’un comme Churchill aurait-il apposé un faux monogramme, entre autres? Dans des situations comme celles-ci, le principe du rasoir d’Occam (la règle voulant que la théorie la plus simple soit la plus vraisemblable) peut s’avérer fort utile. L’explication la plus simple et, à notre point de vue, la seule raisonnable pour l’analyse scientifique de cette situation est que c’est bien Nicholson qui a peint les deux toiles.

Si nous acceptons que Nicholson a peint les deux, alors nous sommes clairement face à une relation fascinante entre deux tableaux qui éclaire la question des origines de l’œuvre du Musée, laquelle, comme nous l’avons souligné, est inhabituelle dans la production de l’artiste. La Glass Jug with Plates and Pears de Londres était probablement une première version sur ce sujet, sans doute une dont il n’était pas entièrement satisfait. Revenant au problème, il n’a de toute évidence pas éprouvé le besoin de travailler le Verre et fruits du Musée jusqu’au niveau de détail qui était généralement le sien. Réalisant plutôt qu’il était parvenu à rendre ce qu’il souhaitait avec le premier jet de la composition, il a simplement mis l’accent sur la carafe pour résoudre le problème des jeux de lumière à travers l’épaisseur irrégulière du verre, avec sa forme réfractive à effet de lentille. C’est en fait l’exercice technique auquel il s’est livré avec ces deux toiles. Fait intéressant, le titre qu’a choisi Nicholson, Verre et fruits, est une évocation du matériau plutôt que de l’objet lui-même, alors que le titre de la peinture londonienne, écrit à la main au verso par Nicholson, est « Glass Jug » [Carafe en verre].

En apposant son monogramme, Nicholson indiquait dans les faits une peinture inachevée à terminer, l’exemple le plus extrême dans son œuvre d’une tendance visible dans les dernières années de sa carrière à explorer de façon ludique et flamboyante l’absence de finition et l’abstraction pour créer des pièces inoubliables.

En forme de conclusion pour cette enquête sur ce qui pourrait finalement être simplement vu comme un résultat insatisfaisant, j’ai parlé à la propriétaire de la toile de Londres. À mon agréable surprise, elle m’a confié qu’elle avait trouvé l’expérience captivante et extrêmement enrichissante. Outre les très nombreux appuis venant de ses amis et de sa famille, et même de son dentiste, elle a été réjouie par la réaction des gens et leur fascination pour cette question qu’ils jugeaient importante, ainsi que par l’esprit de communauté que de tels échanges peuvent générer.

 

L'émission sur le tableau de WIlliam Nicolson dans la série Fake or Fortune de BBC (saison 7, no.1) a été diffusé en août 2018. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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