Vue de l'installation de Jordan Bennett, Tepkik,  2018–2019. Polysoie imprimé, impression 3M réfléchissant sur aluminium 914,4 × 822,9 × 3048 cm. Collection de l'artiste. Commande de la Brookfield Place, Toronto. Production de Pearl Wagner Media & Art Consultants.  © Jordan Bennett Photo : MBAC

Une visite transformée : l’art d’abord, la transaction ensuite

Un soir au début du mois d’octobre, les poutres argentées suspendues au plafond du Grand Hall Banque Scotia sont ramenées à hauteur d’épaule et harnachées de spirales de fil de fer. Une équipe d’installateurs s’apprête à hisser une œuvre monumentale de Jordan Bennett, Tepkik (2018–2019) – 39 mètres de motifs et de couleurs vibrantes portés sur une bande de soie synthétique, agrémentés de pièces en aluminium en trois dimensions : éventails imprimés, étoiles et carrés. Il fait noir dehors et l’immense verrière du Musée des beaux-arts du Canada renvoie l’image de Bennett qui dirige l’installation, ses mains parmi d’autres agrippant les bords du tissu très fin. En langue micmaque, Tepkik signifie « nuit » et l’œuvre s’inspire d’un pétroglyphe représentant la Voie lactée, pétroglyphe que l’on trouve au parc national de Kejimkujik en Nouvelle-Écosse. C’est l’affaire de 24 heures; la double hélice lumineuse et ondoyante de Tepkik flotte maintenant entre les parois de verre et l’armature d’acier du hall, visible de l’intérieur comme de l’extérieur du Musée.

Installation de Tepkik de Jordan Bennett dans la Grand Hall Banque Scotia au Musée des beaux-arts du Canada en octobre 2019. © Jordan Bennett Photo: MBAC

Hisser Tepkik dans l’espace public du musée fait partie d’un programme d’aménagement des lieux lancé quelques mois plus tôt et qui se poursuivra encore avant l’inauguration en novembre d’Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire, la grande exposition d’automne.  « Nous implantons l’art dans les espaces publics. Le Zeitgeist ici, c’est l’art d’abord », commente la chef du Design au Musée, Junia Jorgji.

La directrice générale Sasha Suda et l'équipe du Musée réinventent l’expérience du visiteur. Non seulement sera-t-il possible de contempler cinq des œuvres proposées par l’exposition dans la zone librement accessible du bâtiment imaginé par Moshe Safdie, mais la billetterie qui trônait à l’entrée principale depuis l’ouverture des portes, en 1988, est déplacée dans le Grand Hall, au bout de la Colonnade. « Nous voulons que l’entrée dans les lieux soit plus accueillante, plus stimulante, dit encore Jorgji. Ainsi, on place l’art avant toute transaction. »

À l’origine, l’entrée principale du Musée a fait face à la cathédrale Notre-Dame et à la promenade Sussex. Le comptoir de la billetterie occupe alors un lieu entre quatre colonnes au centre du hall d’entrée, avant d’être déplacé vers la baie est. Depuis septembre, le comptoir et plusieurs kiosques mobiles sont installés dans le Grand Hall. L’entrée principale s’ouvre ainsi librement sur la rampe qui mène au Hall, les préposés à l’accueil guidant les visiteurs dans ce tout nouvel espace.

La Colonnade de la rampe au Musée des beaux-arts du Canada, avec Joi T. Arcand, ᐆᑌᓃᑳᓅᕁ (ōtē nīkānōhk), 2019. Installation en vinyle. Collection de l'artiste. © Joi T. Arcand Photo: MBAC

L’architecture et le design de la plupart des musées conduisent tout de suite le visiteur vers une transaction. En transformant les espaces publics le Musée des beaux-arts du Canada désire mettre l’art en évidence immédiatement. Sasha Suda veut que le visiteur ressente dès le seuil franchi ce qu’est le Musée et quelles sont ses valeurs : « Traverser un espace rempli d’œuvres d’art dès l’entrée pose clairement que l’art est notre mission première. Cette expérience propose un accueil plus chaleureux, plus généreux. »

Tribal Women Artists Cooperative, Peinture murale khovar et sohrai de Jharkhand, installation au Musée des beaux-arts du Canada, 2019. Collection de la coopérative, représentée ici par Philomina Imam, Yvonne Imam et Putli Ganju. Ce projet a été rendu possible grâce au soutien du Fonds Elizabeth Simonfay pour l’art indigène de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada © Tribal Women Artists Cooperative Photo: MBAC

 

L’exposition Àbadakone était l’occasion parfaite d’opérer la transformation, vu la nature des œuvres et des nombreuses installations proposées. Pour l’ouverture, l’entrée principale accueille ainsi celle de l’architecte et artiste lapon Joar Nango, la Bibliothèque architecturale sámi (2019), œuvre interactive imaginée pour l’endroit à partir de bois, de matériaux de construction recyclés, de livres, de cuir, d’écorces, de peaux de poisson et d’autres matériaux naturels. La Colonnade de la rampe abrite pour sa part l’œuvre en vinyle ᐆᑌᓃᑳᓅᕁ (ōtē nīkānōhk) de Joi T. Arcand, artiste d’Ottawa issue de la Nation crie de Muskeg Lake, finaliste en 2018 au Prix Sobey pour les arts. On a aussi commandé pour l’occasion auprès de la Tribal Women Artists Cooperative une toile créée sur place avec de l’acrylique et des pigments naturels pour le long mur entre le Grand Hall et la rotonde. La coopérative d’Hazaribagh, en Inde, regroupe environ 50 femmes qui se sont unies en 1993 pour réagir à l’exploitation de mines de charbon à ciel ouvert, mines qui remettaient en cause le mode de vie traditionnel et l’expression artistique des Adivasi, dans le nord de la vallée de Karanpura. Œuvre d’envergure suspendue dans la rotonde, AKA (2019), du collectif Mata Aho, est un tissage, fruit du travail de quatre artistes maories d’Aotearoa, en Nouvelle-Zélande.

Jordan Bennett, Tepkik (détail),  2018–2019. Polysoie imprimé, impression 3M réfléchissant sur aluminium 914,4 × 822,9 × 3048 cm. Collection de l'artiste. Commande de la Brookfield Place, Toronto. Production de Pearl Wagner Media & Art Consultants.  © Jordan Bennett Photo : MBAC

Le réaménagement a été discuté initialement en juin, avant d’être promptement mené à terme. Pour Jorgji, la partie la plus captivante est encore le changement de perception induit : « Nous constatons déjà que nos visiteurs utilisent l’espace et s’y déplacent différemment. Or, le visiteur est au cœur de nos préoccupations ». Elle fait aussi remarquer que l’emplacement et le design des guichets sont encore appelés à changer : « L’essai nous permet d’apprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Nous faisons preuve de souplesse et de persévérance pour résoudre les problèmes, mettre en œuvre des idées. Elle insiste d’ailleurs pour souligner la réceptivité, l’efficacité et la résilience des membres de son équipe : « Les institutions sont rarement douées pour ce genre d’exercices parce que, justement, ce sont des institutions. »

L’architecture du Musée des beaux-arts du Canada est souvent qualifiée de « majestueuse ». L’immeuble a été vu comme un chef-d’œuvre. La transformation réalisée n’a d’autres buts que de le rendre plus accueillant, plus accessible, plus convivial. « Exploiter autrement les possibilités de l’édifice, c’est montrer que nous accueillons la nouveauté et l’avenir », conclut Suda.

 

Toutes les œuvres seront en place d’ici le 6 novembre. L’exposition Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 8 novembre 2019 au 5 avril 2020; l'exposition sera inaugurée jeudi, le 7 novembre de 17h à 21h. Consultez la liste du Musée pour la programmation complète des performances, événements et conférences. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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