Les portraits de Paul Cézanne : image d'un paysan en contexte

Paul Cézanne, Autoportrait avec béret, 1898–1900, huile sur toile, 72,4 x 55,9 cm. Museum of Fine Arts, Boston, Charles H. Bayley Picture and Painting Fund et don partiel d’Elizabeth Paine Metcalf. Photographie 2017, Museum of Fine Arts, Boston, tous droits réservés.

 

Peintre novateur, le Français Paul Cézanne (1860–1906) a réalisé quelque 160 portraits dans une œuvre qui compte près de 1000 tableaux. Fait surprenant, en dépit de l’importance de cet artiste comme précurseur de l’art du XXe siècle, aucune exposition n’avait porté exclusivement sur cette partie de son travail. Cézanne Portraits, présentée à la National Gallery of Art à Washington, répare cette omission en présentant soixante pièces, avec un accent sur les portraits créés par paires ou sous forme de séries et sur l’identité de ses nombreux modèles, nous permettant de voir sa pratique picturale sous un angle nouveau. Son Portrait de paysan, prêté par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), fait partie d’une demi-douzaine de toiles de travailleurs peintes vers la fin de la carrière de l’artiste. 

Cézanne ne se conformera jamais aux conventions du portrait du salon de Paris, qui visent à mettre en valeur le statut ou les réalisations du modèle. Il s’intéresse toutefois aux questions compositionnelles entourant la représentation de la figure humaine. Il dira un jour à son ami Joachim Gasquet, écrivain et critique d’art : « On ne peint pas des âmes. On peint des corps, et quand les corps sont bien peints …  l’âme transparaît … » À l’aise financièrement après avoir reçu un héritage en 1886 et sa réputation en tant qu’artiste allant grandissant après son exposition individuelle en 1895 à la galerie parisienne d’Ambroise Vollard, l’artiste continue pendant les dernières années de sa vie à utiliser ses portraits pour explorer de nouvelles façons de composer et d’exprimer la forme humaine. 

Paul Cézanne, Portrait de paysan, v. 1900, huile sur toile, 92.7 x 73.7 cm. Acheté en 1950. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Cézanne éprouve une grande admiration pour ces aînés de la classe laborieuse qui ont su conserver la culture traditionnelle provençale de son enfance. Les sujets, qu’il rémunère modestement, se prêtent volontiers aux longues périodes de pose qu’exige le peintre. L’artiste veut que son modèle évite tout mouvement, comme s’il réalisait une nature morte. Il admonestera un jour son galeriste Vollard, qui posait pour son portrait : « il faut vous tenir comme une pomme. Est-ce que cela remue, une pomme? ». Dans le tableau du MBAC, le modèle non identifié est installé avec ses deux grandes mains posées sur ses genoux et les jambes croisées, paraissant assis confortablement. La cravate en ruban noir, qui ressort sur le manteau et la veste d’hiver bleus du sujet, ajoute une note de formalité. Cézanne donne à son personnage une dignité sereine, voire une noblesse, et fait de lui un sujet digne de portrait. Le tableau illustre ce que l’auteur D.H. Lawrence décrit en 1929 comme cette capacité des sujets de Cézanne « à s’immobiliser ». Le conservateur américain Joseph J. Rishel, qui a étudié cette œuvre plus récemment, a remarqué chez le sujet du portrait une « animation rusée et alerte »..

Détail, Portrait de paysan. v. 1900. Photo : MBAC

 

Dans l’œuvre du MBAC, le mur bleu-vert hachuré et le manteau marine complètent les parties grise, marron et jaune à la base du portrait. Contrastant avec le modèle solide et droit, les diagonales dans la moitié inférieure contribuent à animer l’image. Les yeux du sujet semblent inachevés. Cézanne avait peut-être voulu les peindre en dernier. Très critique de son propre travail, l’artiste reprend souvent des peintures sur de longues périodes, que ce soit de mémoire ou d’après photographie. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty, dans son célèbre essai de 1945, Le doute de Cézanne, voit dans la quête incessante de vérité de la perception visuelle chez le peintre un moyen de comprendre ses propres méthodes.

Paul Cézanne, Le jardinier Vallier, 1902–1906, huile sur toile, 107 x 72 cm. Collection particulière

 

Cézanne réalise Portrait de paysan, comme la majorité de ses œuvres tardives, dans son atelier des Lauves, au nord d’Aix-en-Provence, où il commence à peindre en 1902. Dans plusieurs autres portraits de cette période, dont ceux de Vallier, jardinier du peintre, on retrouve la même chaise et le même arrière-plan.  

Détail, Portrait de paysan. Photo : MBAC

 

L’objet rectangulaire à droite dans le Portrait de paysan a, selon les cas, été identifié comme une pelle ou un portfolio. John Elderfield, co-organisateur de l’exposition, croit plutôt qu’il s’agit d’une petite toile, ce qui ferait le lien avec d’autres portraits où figure du matériel d’atelier, et fait remarquer que seul le manteau du modèle a été profondément retravaillé. 

Le Portrait de paysan, ainsi que d’autres tableaux, dessins et sculptures, appartenait à l’origine à Ambroise Vollard, qui va faire sans relâche la promotion de l’artiste. Avec la mort de ce dernier dans un accident de voiture en juillet 1939 et l’imminence de la guerre, les œuvres sont envoyées aux États-Unis pour être mises en sécurité. En chemin, la cargaison est saisie par l’amirauté britannique, qui a des doutes quant à l’identité du propriétaire. Entreposé à Ottawa à la Galerie nationale (aujourd’hui le MBAC) pour la durée de la guerre, l’ensemble est libéré par un tribunal britannique en 1949 et, un an plus tard, une cour française clarifie ce qui revient à la Ville de Paris et à la succession. Les plus proches parents de Vollard sont Jeanne et Léontine Vollard, deux sœurs qui vivent alors dans une communauté religieuse à La Réunion, et qui décident de vendre leur part de la collection gardée à Ottawa. Le MBAC achète le portrait, qui rejoint dans sa collection Portrait de Gustave Boyer, œuvre plus ancienne de Cézanne, créée autour de 1870. Le MBAC possède également deux lithographies d’un Autoportrait de l’artiste, datant de 1896–97.

Paul Cézanne, Autoportrait, v. 1896–1897, tiré en 1920, 62.9 x 47.9 cm; image: 32.4 x 27.8 cm. Acheté en 1961. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Dans l’exposition de Washington, le Portrait de paysan du MBAC occupe, avec son arrière-plan bleu, ses traits de pinceau expressifs et son sujet alerte, sa propre place parmi les autres portraits évocateurs peints à la fin de la carrière de Cézanne. Les recherches menées sur la couleur et la forme humaine par le peintre constituent son ultime et constant effort pour trouver et exprimer une esthétique d’un genre nouveau. Ces derniers portraits majestueux de Cézanne inspireront, tout autant que ses paysages, natures mortes et baigneurs, Matisse, Picasso et d’autres pionniers de l’art moderne.

 

L’exposition Cézanne Portraits est à l’affiche à la National Gallery of Art à Washington jusqu’au 1er juillet 2018. Au Musée des beaux-arts du Canada on peut voir des œuvres de Paul Cézanne dans la salle C215. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

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