Agnes Martin : la beauté est dans ta tête, pas dans la rose

Agnes Martin, Fleur blanche I, 1985. Acrylique et mine de plomb sur toile, 183 x 183 cm. Acheté en 1995. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Agnes Martin / SOCAN (2020) Photo: MBAC

La peintre d’origine canadienne Agnes Martin (1912–2004) est reconnue comme l’une des artistes majeures de la génération américaine d’après-guerre. Martin, qui aura fait l’objet de grandes expositions dans le monde entier, est associée à certains des mouvements les plus importants du milieu du XXe siècle. Sa toile Fleur blanche I (1985) est accrochée au Musée des beaux-arts du Canada aux côtés d’œuvres de ses contemporains américains Barnett Newman, Jackson Pollock, Clyfford Still et Mark Rothko.

Newman, dont l’emblématique Voix de feu (1967) voisine le tableau de Martin, est un ami et l’un des premiers mentors de celle-ci; il l’aide à accrocher sa première exposition individuelle à New York en 1958. Et pourtant, quand les visiteurs se retrouvent devant la peinture paisible et minimaliste de Martin, peut-être se trouvent-ils comme transportés autant en Saskatchewan, où l’artiste a passé sa petite enfance, qu’à New York, où elle vit et travaille dans les années 1950 et 1960.

Charles R. Rushton, Agnes Martin, 6 avril 1991, Galisteo, NM, 1991. © Charles R. Rushton / ARS, NY. Photo: Avec l’autorisation de Charles R. Rushton/Art Resource, NY

Les tableaux énigmatiques de Martin vont donner lieu à de multiples interprétations; celle qui revient sans doute le plus souvent est cette comparaison tenace entre ses toiles et les paysages sans limites des prairies de la Saskatchewan. Dans un compte rendu d’une exposition de 1959 à la Betty Parsons Gallery, la critique du The New York Times Dore Ashton écrit : « Agnes Martin est née en Saskatchewan et a été élevée à Vancouver : les grandes prairies font depuis lors partie de son imaginaire ». Lorsque le critique d’art Irving Sandler, à l’occasion d’une entrevue publiée dans Art Monthly en 1993, lui demande en quoi ses souvenirs des Prairies canadiennes influent sur « les dimensions d’ouverture et d’élargissement dans [son] œuvre », Martin répond : « Mon travail n’a pas d’objet précis […] mais je veux que les gens, quand ils regardent mes peintures, aient les mêmes impressions que s’ils étaient devant un paysage; donc je ne proteste jamais quand on dit qu’une de mes œuvres ressemble à un paysage ».

Fleur blanche I est l’un des quelque six tableaux que Martin a intitulés autour des mots « fleur blanche ». Il est peint en 1985, longtemps après que Martin a quitté New York pour s’installer au Nouveau-Mexique, où elle vit de 1968 jusqu’à sa mort en 2004. Le premier Fleur blanche, réalisé en 1960 alors que Martin habite encore New York, est exposé au Solomon R. Guggenheim Museum. Bien que quinze ans les séparent, les deux peintures partagent plusieurs caractéristiques, notamment le format de 183 x 183 cm et le style en grille propre à Martin. Celle-ci prépare soigneusement chaque tiret ou trait dans ses grilles avant de les transposer sur la toile. Elle enduit cette dernière au pinceau d’huile ou d’acrylique, puis dessine la grille à la mine de plomb à l’aide d’un té ou d’une règle et d’un fil pour guider sa main. Martin détruit toute peinture non conforme à ses critères exigeants.

Agnes Martin, Fleur blanche, 1960. Huile sur toile, 182.6 x 182.9 cm. Don anonyme, The Solomon R. Guggenheim Museum, New York, NY. © Agnes Martin / ARS, NY Photo: The Solomon R. Guggenheim Foundation / Art Resource, NY

Les lecteurs noteront rapidement que seule l’œuvre du Musée est blanche, comme la fleur du titre. Lors d’une entrevue d’histoire orale en 1989, Martin expliquera qu’« il n’est pas vraiment question d’une fleur, mais d’une expérience mentale ». Elle ne veut pas représenter une véritable fleur blanche; elle souhaite plutôt exprimer les sentiments qui animent quelqu’un à la vue d’une fleur blanche. Elle cherche à créer une expérience émotionnelle abstraite qu’elle compare à l’écoute de musique ou à une immersion dans la nature. Dès 1966, alors qu’elle échange avec son amie et collègue artiste Anne Wilson pour Art and Artists, Martin déclare : « Il n’y a personne de vivant qui serait incapable de passer l’après-midi devant une chute d’eau. C’est une expérience toute simple, on devient de plus en plus léger, on ne voudrait être ailleurs pour rien au monde ». Si les peintures de Martin semblent relever de subtiles variations sur un même thème, elles sont porteuses d’un vaste spectre de l’aventure et de l’émotion humaines.

Se remémorant en 2015 une visite faite en compagnie de sa petite-fille de 11 ans à l’atelier de Martin à Galisteo, au Nouveau-Mexique, son marchand et ami Arne Glimcher raconte que l’artiste avait pris une rose dans un vase, l’avait placée derrière son dos et demandé à la jeune fille si la fleur était toujours belle même si elle ne pouvait plus la voir. L’enfant ayant répliqué par l’affirmative, Martin a eu cette phrase : « Tu vois, Isobel, la beauté est dans ta tête, pas dans la rose ».

On peut s’imaginer que Fleur blanche I fait écho à l’amélanchier, cet arbuste aux baies comestibles et aux petites fleurs blanches très répandu en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie-Britannique, où Martin a vécu durant son enfance. Peut-être pensait-elle à ces fleurs blanches dans son atelier du Nouveau-Mexique et essayait-elle de faire ressurgir les sentiments qu’elle avait, toute jeune, en les regardant. Avaient-elles pu préserver leur beauté dans la tête de Martin, même si longtemps après que celle-ci eut quitté le Canada? Son lien indissoluble avec son pays natal en fait une possibilité.

 

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