Allan Edson : saisir les « chutes Shawinigan »

Allan Edson, Les chutes Shawinigan, 1869, huile sur toile

Allan Edson, Les chutes Shawinigan, 1869, huile sur toile, 104.5 x 142.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


Le tableau Les chutes Shawinigan, acheté en 2021, constitue une œuvre particulière dans la production de l’artiste canadien Allan Edson (1846–1888), considéré comme l’un des grands peintres de paysage du XIXe siècle. Réalisées avec une maîtrise technique remarquable, les compositions d’Edson sur le thème de la nature ne visent pas uniquement à saisir l’immensité du paysage, approche répandue chez ses contemporains, mais surtout à louanger des moments de quiétude.

Né dans les Cantons-de-l’Est au Québec, Edson est l’un des premiers peintres de paysages connus de l’époque formé localement. Lorsqu’il entreprend des études en beaux-arts à Montréal dans les années 1860, la ville est en pleine ébullition culturelle. En 1863, Edson est réputé être l’étudiant vedette du peintre afro-américain Robert Scott Duncanson (1821–1872), installé dans la métropole de 1863 à 1865 et qui va inspirer la vague initiale de création axée sur la lumière dans cette discipline. Edson se joint également à un groupe de jeunes artistes vivant dans la ville et à proximité, qui manifestent un intérêt croissant pour la représentation objective et précise de leur environnement. Leurs scènes, quoique romanesques, n’en possèdent pas moins une atmosphère résolument locale, en particulier si on les compare aux rendus hautement idéalisés de la génération précédente.

Allan Edson, ​Rivière aux Brochets, près de Stanbridge, v. 1864, huile sur panneau de fibres

Allan Edson, ​Rivière aux Brochets, près de Stanbridge, v. 1864, huile sur panneau de fibres, 22.8 x 32.2 cm. Don d'Elizabeth et Edgar Collard, Montréal, 1977. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Nullement attiré par les panoramas grandioses ayant les faveurs de nombre de ses contemporains, Edson préfère les scènes rurales paisibles, comme les bords de rivière, les cascades ou l’orée des forêts, qui lui permettent de rendre la nature dans sa beauté la plus simple. Il va graduellement se concentrer sur la représentation réaliste de la lumière. À compter des années 1860, l’utilisation de la luminosité naturelle prend une dimension plus intense, presque spirituelle, dans ses compositions. Elle symbolise en outre la dualité romantique entre réel et éthéré.

Rivière aux brochets, près de Stanbridge, qu’Edson peint vers 1864 est vraisemblablement réalisé sous la supervision directe de Duncanson. L’ambiance vaporeuse, le cadre structurel d’un lac et d’une montagne au loin mettent en évidence des similitudes avec Le mont Owl’s Head, toile réalisée la même année par Duncanson. Dans une veine similaire, Les chutes Shawinigan, de 1867 et illustre le talent d’Edson pour l’observation détaillée et son souci d’une représentation fidèle de la nature. Peinte dans des couleurs goudronneuses, l’œuvre montre tout l’intérêt que porte l’artiste à l’atmosphère et la clarté.

Robert S. Duncanson, Le mont Owl's Head, 1864, huile sur toile

Robert S. Duncanson, Le mont Owl's Head, 1864, huile sur toile, 45.7 x 91.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

À la fin des années 1860 et au début de la décennie 1870, on note une attention de plus en plus soutenue pour la saisie de la lumière en plein air, comme en témoignent l’art contemporain américain et l’essor de la photographie. Ainsi que le faisait remarquer Dennis Reid, ancien conservateur de l’art canadien au Musée des beaux-arts du Canada, c’est l’association étroite avec la photographie qui a sous-tendu les évolutions fondamentales apparues dans la peinture de paysage canadienne à cette période. Le studio photographique de William Notman à Montréal joue un rôle essentiel dans ce changement. La série de vues différentes de chutes produite par Notman montre explicitement un recours à de forts contrastes entre lumière et ombre, ce qui donne un effet d’éclairage brut. Les compositions photographiques soigneusement élaborées ont de nombreux points communs avec la peinture paysagiste de l’époque, notamment avec des plans intermédiaires clairs et des premiers plans aux textures ou points de convergence variés, comme la branche d’un arbre ou un rocher.

Dans les années 1860, les chutes Shawinigan au Québec sont une destination touristique populaire et un lieu prisé des artistes pour y pratiquer la peinture. Les Chutes, au nom dérivé d’un mot algonquien signifiant « crête » ou « sommet » et faisant référence à un ancien portage à proximité, sont alors facilement accessibles depuis différents points sur la rivière Saint-Maurice. Le cours d’eau, au débit rapide, qui se jette assez abruptement et presque à la verticale au niveau des chutes, constitue un décor spectaculaire qui attire autant les peintres que les photographes.

William Notman, Les chutes Shawinigan, QC, 1866, Halogénures d'argent sur verre procédé au collodion humide

William Notman, Les chutes Shawinigan, QC, 1866, Halogénures d'argent sur verre procédé au collodion humide, 20.3 x 25,4 cm. Musée McCord, Montréal. Photo: Musée McCord

En 1863, Notman publie Photographic Selections by William Notman, qui officialise ses liens avec plusieurs peintres de paysage installés à Montréal, par exemple Charles J. Way (1826–1891), Otto R. Jacobi (1812–1901), John A. Fraser (1838–1898) et Duncanson, fraîchement arrivé. L'ouvrage comprend deux photographies de paysage prises par Notman, ainsi que des reproductions photographiques des artistes, comprenant notamment une peinture par Way des chutes Shawinigan. Quelques années seulement après la publication du tableau de Way, Edson et Jacobi vont à leur tour peindre les Chutes. Edson a choisi un point de vue près de la tête des rapides, du côté gauche, surplombant la rivière, en direction du dit Trou du diable. Il semble avoir suivi une approche similaire dans la composition de sa scène à celle retenue par Notman dans sa photographie de 1866, l’une des nombreuses prises des Chutes par ce dernier sous des angles multiples depuis le début des années 1860.

La mort prématurée d’Edson, à l’âge de 41 ans en 1888, met un terme soudain à une carrière accomplie et couronnée de succès. Son tableau Les chutes Shawinigan, l’une des trois représentations des Chutes qu’il expose à la seconde exposition de la Société des artistes canadiens en 1870, approfondit notre compréhension du milieu culturel montréalais dans les années 1860 et de la nouvelle direction prise par la peinture de paysage canadienne au XIXe siècle. Les chutes Shawinigan est un exemple magnifique de la période de maturité de l’artiste et des thèmes qu’il y aborde; l’œuvre constitue un ajout majeur à la collection nationale.

 

Des toiles de Robert S. Duncanson et Allan Edson sont exposées à côté d’œuvres de John Fraser et d’Otto Jacobi dans les salles d’art autochtone et canadien du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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