Angela Grauerholz. Une influence perturbatrice


Angela Grauerholz, Floating Frame [Cadre flottant], 2014, tirage à jet d’encre sur papier Arches. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, d’Art 45, à Montréal, et de l’Olga Korper Gallery, à Toronto

Un des fils conducteurs de l'exposition rétrospective consacrée à Angela Grauerholz est l’exploration, dans sa pratique artistique, de nouveaux territoires. Intriguée par ce que les commissaires du Ryerson Image Centre (RIC) ont évoqué, Grauerholz envisage même de préparer une conférence sur leur angle d’approche de son travail.

En mai 2015, Grauerholz a remporté le Prix de photographie Banque Scotia pour une œuvre qu’elle bâtit depuis les années 1980. Pour souligner ses réalisations, l’exposition Prix de photographie Banque Scotia : Angela Grauerholz est actuellement présentée dans la galerie principale du RIC à Toronto. L’événement est aussi l’un des moments forts du festival de photo CONTACT Banque Scotia. 

L’exposition comprend plus de 70 photographies de Grauerholz, ainsi qu’une grande installation. Certaines des images proviennent de la collection nationale, et les visiteurs de l’exposition de Toronto reconnaîtront les œuvres présentées dans le cadre de l’exposition organisée en 2010 au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Angela Grauerholz: The inexhaustible image ... épuiser l’image.

La production de Grauerholz est importante, et les commissaires du RIC ont effectué leur sélection en fonction d’un thème récurrent dans son œuvre : la vision que l’artiste a des espaces archivistiques et muséologiques, gardiens de la mémoire collective. « Vous constaterez qu’il existe une sorte de fil d’Ariane dans tout le travail de Grauerholz, un intérêt pour la perturbation et la déformation », explique la commissaire Gaëlle Morel dans une entrevue à Magazine MBAC. « Nous avons porté notre attention sur les façons dont cette artiste bouscule l’ordre établi, ainsi que les règles en matière de présentation de l’art et des objets. »


Angela Grauerholz, Sofa, 1988, épreuve au colorant azoïque. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, d’Art 45, à Montréal, et de l’Olga Korper Gallery, à Toronto

Un exemple est son œuvre Sofa (1988), qui montre un canapé inoccupé au Metropolitan Museum of Art à New York. Le sofa est incurvé, mais placé dans un coin de la salle, de sorte que les éléments de design et d’architecture dialoguent l’un avec l’autre. « C’est typique du travail de Grauerholz, poursuit Morel. Elle aime les angles, car ils offrent une perspective fermée. Quand on regarde cette pièce, on se sent un peu coincé. » 

Grauerholz acquiesce, et reconnaît que le traitement muséologique du RIC l’a fait réfléchir dans une perspective nouvelle à propos de cet aspect de son œuvre. « Ce sentiment d’être coincé évoque une idée invisible ou une appréhension de manque d’accessibilité », confie-t-elle dans une entrevue à Magazine MBAC. « Il me faut penser plus en détail à cet aspect des choses, parce que ce n’est que récemment que j’en ai pris conscience. Je crois qu’il y aura sans doute là matière à une nouvelle présentation! » 

Une des pièces centrales de l’exposition, et l’une de celles qui illustrent la préoccupation que peut avoir Grauerholz au sujet d’un manque d’accessibilité dans le monde de l’art, est l’installation interactive baptisée Sententia I–LXII (1998), prêtée du MBAC. L’œuvre regroupe une série de 62 épreuves à la gélatine argentique encadrées dans un cabinet en bois, chaque épreuve étant fixée à un étroit panneau pour qu’on puisse la regarder.


Angela Grauerholz, détail de Sententia I–LXII, 1998, 62 épreuves à la gélatine argentique encadrées dans un cabinet en bois, Toni Hafkenscheid, tous droits réservés. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, d’Art 45, à Montréal, et de l’Olga Korper Gallery, à Toronto

Sententia I–LXII traite de ce qu’on ne voit pas dans les musées, par opposition à ce que les conservateurs choisissent de présenter, explique Grauerholz. « L’ensemble de ce qui est exposé ne représente même pas le dixième de ce qui est entreposé dans les réserves d’un musée. » L’interaction avec Sententia I–LXII donne aux visiteurs la sensation d’explorer des œuvres cachées. Par le passé, cette pièce a fait réagir le public avec férocité, presque de la colère. « Quand cette pièce a été exposée pour la première fois, elle a été littéralement pillée, se souvient Grauerholz. Les gens semblaient avoir la forte impression qu’il y avait comme une menace en elle. »

L’exposition comporte aussi des œuvres de la série Livre de privation (2001), où l’artiste présente des images de livres endommagés lors d’un incendie à son domicile. Grauerholz avoue que le processus de documentation de ces pièces a facilité pour elle la transition entre photographies analogique et numérique, transition à laquelle elle avait un temps résisté parce que, dit-elle « je ne savais pas comment opérer un tel changement ».


Angela Grauerholz, Livre de privation no 54, 2001, tirage à jet d’encre. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, d’Art 45, à Montréal, et de l’Olga Korper Gallery, à Toronto

Morel ajoute que Livre de privation est la parfaite illustration de la rigueur technique et de la qualité du travail de Grauerholz, ainsi que du traitement déstabilisant, et néanmoins serein, qu’elle fait de ses sujets. « C’est un magnifique portrait d’elle-même. C’étaient ses livres, sa collection personnelle, et il y a beaucoup à dire sur elle en tant que lectrice et intellectuelle. »

Selon Morel, l’exposition attirera à la fois les amateurs de l’œuvre de Grauerholz et les observateurs plus occasionnels. « Cette exposition est captivante et peut être appréciée de différents points de vue. Mais ce qui est magnifique avec cette artiste, c’est la grande satisfaction esthétique que l’on éprouve à côtoyer son œuvre. C’est une exposition pour tout le monde. »

Prix de photographie Banque Scotia : Angela Grauerholz est présentée dans la galerie principale du Ryerson Image Centre à Toronto jusqu'au 21 août 2016. Dans le cadre du festival de photo CONTACT Banque Scotia, l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada présente Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail dans l’ancienne salle des presses du quotidien à Toronto jusqu'au 26 juin. L’exposition sera à l’affiche au MBAC à partir du 28 octobre 2016 jusqu'au 12 février 2017. 

Partager cet article: 

À propos de l'auteur