Rebecca Belmore, soeur, 2010. Epreuve au jet d’encre, 213.4 x 365.8 cm. Avec l'autorisation de l'artiste 
© Rebecca Belmore

La beauté dans des endroits difficiles : le monde visuel de Rebecca Belmore

L’exposition Rebecca Belmore : Facing the Monumental, inaugurée au Musée des beaux-arts de l’Ontario en juillet, récapitule l’œuvre de la célèbre artiste sur plus de trois décennies. Elle comporte la documentation de ses premières performances, des photographies, des sculptures et plusieurs installations de grande envergure. Organisée par Wanda Nanibush, qui a collaboré avec Belmore tout au long de sa carrière, c’est jusqu’à présent la plus grande rétrospective de l’œuvre de l’artiste, qui invite les visiteurs dans son riche monde visuel tout en les obligeant à affronter les histoires non résolues et les traumatismes continus causés par le colonialisme au Canada. « En tant que femme anichinabée, je tiens à aborder les questions associées à ma propre histoire et à celle de ma communauté », a expliqué Belmore à la cinéaste Danielle Sturk en 2013. « Ce qui me motive en tant qu’artiste est de trouver la beauté dans des endroits difficiles. »

Rebecca Belmore, Frange, 2008. Diachromie Cibachrome en caisson à lampes fluorescentes, 81.5 x 244.8 x 16.7 cm. Acheté en 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
© Rebecca Belmore Photo: MBAC

 

Membre de la Première Nation Lac Seul, Belmore, née à Upsala en Ontario, est issue d’une grande famille anichinabée. Durant son enfance, elle passe ses étés dans le Nord-Ouest de l’Ontario auprès de ses grands-parents maternels, qui ne parlent que l’ojibwé et lui enseignent un mode de vie de piégeage, de pêche et de cueillette dans la nature. Elle suit ses études secondaires dans une école principalement blanche à Thunder Bay, où elle est pensionnaire dans une famille non autochtone, comme c’est souvent encore le cas pour les jeunes Autochtones dans la région.

Au milieu des années 1980, Belmore étudie à l’Ontario College of Art and Design, où elle attire l’attention sur la dépossession des terres et des moyens de subsistance des Premières Nations, thème qu’elle illustre avec des performances dans des lieux publics. Elle façonne un alter ego qu’elle nomme High-Tech Teepee Trauma Mama, dont les parodies scandaleuses perturbent les spectateurs en caricaturant les préjugés négatifs à l’égard des Autochtones. Ses performances durant cette période, comme Artifact 617B (1988) et Rising to the Occasion (1987–1991), critiquent l’hypocrisie des sociétés pétrolières et ridiculisent les liens entre le Canada et la monarchie britannique.

Rebecca Belmore, La création ou la mort: Nous gagnerons, 1991. Image vidéo fixe. © Rebecca Belmore

 

Le talent qu’a Belmore de mettre en évidence les réalités dures et franches du pouvoir colonial lui vaut une reconnaissance internationale durant les années 1990 et au début des années 2000. En 1991, elle se rend à Cuba pour prendre part à la Quatrième Biennale de La Havane. Une vidéo de sa performance, Creation or Death: We will win (1991), figure parmi les œuvres présentées dans l’exposition Facing the Monumental, ainsi qu’une demi-douzaine d’autres performances de cette même période. Elle montre Belmore au pied d’un escalier dans un fort colonial du XVIe siècle. Sa bouche, ses poignets et ses chevilles sont liés. Elle lève la tête et laisse échapper un cri, puis elle tombe à genoux et commence à pousser une pile de sable sur les marches de l’escalier. À un rythme frénétique et effréné, elle se cambre d’une marche à l’autre, laissant un sillage de sable derrière elle. Quand elle arrive au sommet de l’escalier, elle se met debout, arrache ses liens et lance une exclamation triomphale.

La performance garde encore un symbolisme poignant : celui d’un peuple qui lutte pour sortir de l’oppression tout en cherchant désespérément à préserver quelques vestiges de son patrimoine. Tout comme le Canada, le Cuba des temps modernes a émergé suite à l’effacement de ses premiers habitants. Le Castillo de la Real Fuerza, où Belmore a présenté sa performance, fut bâti par des esclaves et des prisonniers contraints au travail forcé pour servir les intérêts de l’armée espagnole. Lors d’une récente entrevue, Belmore a confié à l’auteure Leanne Betasamosake Simpson qu’elle avait ressenti cette résonance. « Je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin d’expliquer [avant la performance]. Je pouvais parler avec mon corps et m’exprimer sans paroles. C’était véritablement un tournant décisif. J’avançais, les mains et les chevilles liées, vers le ciel et la liberté, ce qui je crois m’a vraiment changée, a changé comment j’envisageais de travailler à l’avenir. C’était un moment déterminant. »

Rebecca Belmore, State of Grace, 2002. Epreuve au jet d’encre, 122 x 152 cm. Collection de l'artiste © Rebecca Belmore

 

Au cours des deux décennies suivantes, Belmore élabore un lexique de gestuelles physiques et matérielles dans son travail. Elle perfectionne l’art de « parler sans paroles ». Lors d’une exposition marquante tenue en 2002 à la Morris and Helen Belkin Gallery à Vancouver, elle passe de la performance à la sculpture, à la photographie et aux installations vidéo, se taillant une place aux côtés des artistes contemporains les plus éminents travaillant au Canada. Trois œuvres de cette exposition —State of Grace (2002), blood on the snow (2002) et The Named and the Unnamed (2002) — sont incluses dans Facing the Monumental. Elles forment l’ossature thématique de l’exposition.

Rebecca Belmore, Blood on the snow, 2002. Teinture, coton, plumes, chaise, 610 x 610 x 107 cm. Avec l’autorisation de la collection de la Mendel Art Gallery au Remai Modern, acquis avec l’appui du Conseil des arts du Canada et de la fondation de la Mendel Art Gallery, 2004. © Rebecca Belmore; Rebecca Belmore. Quote, Misquote, Fact, 2003. Mine de plomb sur vélin à base de chiffon, 45,7 x 134,5 cm. Agnes Etherington Art Centre © Rebecca Belmore.

 

La photographie State of Grace représente une jeune Autochtone assoupie, recouverte d’une toile blanche qui se déploie autour de son corps. Elle semble sereine et détendue. Pourtant le papier sur lequel la photo est imprimée est tailladé en bandes verticales, suggérant une violence latente infligée à son corps. Semblablement, la sculpture de grande taille blood on the snow semble assez innocente : un immense duvet blanc étalé au sol. Mais, en son milieu, une chaise tachée de sang évoque une trame de noirceur. Il s’agit d’une référence aux centaines de Sioux Miniconjou massacrés à Wounded Knee en 1890, dont les cadavres furent gelés et ensevelis par une tempête de neige. Dans The Named and the Unnamed, Belmore rend hommage à des douzaines de femmes — beaucoup d’entre elles autochtones — dont la disparition dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver a été trop longtemps ignorée. Elle semble diriger son cérémonial vers une malfaisance invisible. Elle hurle leurs noms comme si elle appelait les femmes à revenir chez elles.

Rebecca Belmore, The Named and the Unnamed [Les nommés et les anonymes], 2002.
 Vidéo numérique, écran de projection et ampoules électriques, écran de projection, 244 x 274 cm (approx.).
 Acheté en 2009.
 Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
 © Rebecca Belmore
 Photo: MBAC

Dans une série de sculptures récentes, Belmore a élargi le thème du déplacement, en situant son travail dans un contexte mondial. Sa contribution à la documenta 14 de l’an dernier, tenue à Athènes, était une tente taillée dans le marbre, intitulée Biinjiyaiing Onji (de lintérieur) (2017; acquis par le Musée des beaux-arts du Canada). Installée à l’extérieur, sur une colline face à l’Acropole, cette dernière entretenait un dialogue tendu entre cet ancien monument aux idéaux démocratiques et les populations migrantes obligées maintenant de se construire des demeures avec presque rien.

Rebecca Belmore, tarpaulin, 2018. Installée au Musée des beaux-arts de l’Ontario. © Rebecca Belmore

 

Avec Tower (2018), tarpaulin (2018) et Mince ligne rouge (2009), Belmore fait allusion aux répercussions sociales du changement climatique et de la disparité économique, dont les pires restent encore à venir. « Le monde sera différent dans vingt ans et nous n’avons aucune idée de ce dont il aura l’air », a-t-elle affirmé récemment. « Je pense que c’est pour ça que nous avons des conversations, c’est pour ça que nous devons écouter, c’est pour ça que nous créons de l’art. »

 

Rebecca Belmore: Facing the Monumental est présentée au Musée des beaux-arts de l’Ontario, à Toronto, jusqu’au 21 octobre 2018. Ne manquez pas de voir aussi ses œuvres dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Pour communiquer cet article, cliquez sur la flèche dans le coin supérieur droit de la page. Abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des nouvelles du Musée, et en apprendre plus sur l'art au Canada.

 

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