Sur un pied d'égalité: Friendship Centre de Brian Jungen

Brian Jungen, Warrior 1 (Guerrier I), 2017. Nike Air Jordans, cuir, 99.06 x 81.28 x 73.66 cm. Dallas Museum of Art, TWO x TWO for AIDS and Art Fund. © Brian Jungen. Photo: Jason Wyche

Diplômé de l’Emily Carr College of Art and Design en 1992, Brian Jungen a exposé pour la première fois à titre individuel à Vancouver, en 1997. Pendant ce temps, la National Basketball Association (NBA) avait pris de l’expansion et accordé les deux franchises canadiennes des Grizzlies de Vancouver et des Raptors de Toronto en 1995. Si les Grizzlies ont fini par déménager à Memphis en 2001, les Raptors ont connu des hauts et des bas avant de remporter avec éclat, cet été, leur premier titre de champions de la NBA, suscitant une nouvelle fièvre pancanadienne pour ce sport. Le 17 juin 2019, un défilé sans précédent de près d’un million de fans postés le long des 4 km de la rue traversant le centre-ville de Toronto a accueilli les membres de l’équipe des Raptors en héros. Et lorsque les véhicules se sont apprêtés à remmener les joueurs, l’Art Gallery of Ontario accueillait la presse au vernissage de sa rétrospective de 20 ans de créations de Brian Jungen, Friendship Centre [Centre d’amitié].

Bien que purement fortuite, la simultanéité de ces deux événements a créé un effet de synergie. En effet, Brian Jungen est célèbre pour ses sculptures évoquant des masques de la côte du Nord-Ouest et, plus récemment, des coiffures rituelles, créées à partir de chaussures de basket Air Jordan de Nike désassemblées et reconstituées. Réfléchissant l’année dernière au concept de l’exposition, il avait déjà eu l’idée de transformer une immense salle du musée en sa version personnelle d’un gymnase. Et c’est exactement ce qu’il a fait pendant les trois semaines de la finale de la NBA opposant les Raptors aux Golden State Warriors. Dans un premier temps, il a recouvert le sol du pavillon Sam et Ayala Zacks du musée d’un revêtement noir caoutchouté, puis il a peint les lignes de fond, de touche et de lancers francs ainsi que les lignes médianes et les arcs des trois points de brillantes bandes de couleurs rouge, orange, magenta, jaune, vert et menthe. Le titre de l’installation, Centre d’amitié, rend hommage aux lieux culturels des Premières Nations qui ont pour mission de servir les peuples autochtones en milieu urbain en leur proposant une offre de loisirs et de services sociaux et spirituels. Ces centres d’amitié abritent souvent des gymnases et des installations sportives, deux lieux publics multifonctionnels qui encouragent le sport et l’exercice et permettent d’organiser des réunions importantes, des festivités et des Pow wow cérémoniels tout en favorisant  le métissage culturel, l’éventail d’activités contribuant à gommer les différences entre les gens et provoquant de nouveaux modes de rencontre originaux.

Brian Jungen, Prototype for New Understanding #5, 1999. Nike Air Jordans, cheveux humains, 55.8 x 68.6 x 12.7 cm. Collection particulière.. © Brian Jungen. Photo: Trevor Mills, Vancouver Art Gallery

Cette modification d’une chose ordinaire en une chose riche d’un extraordinaire potentiel fait écho à la transformation des autobus et camions ordinaires en des chars ayant permis à l’équipe de basket de naviguer dans la marée humaine déferlant dans les rues de Toronto. Aussi spontané qu’ordonné dans ses codes acceptés de comportement chaotique, le défilé a démontré la capacité de cohésion rituelle, typique du sport, de faire naître une nouvelle masse identitaire à partir d’un groupe d’individus disparates. Ce jeu de miroirs incarne aussi la pratique de Jungen qui ne cesse de transformer et reconstituer des objets de consommation en des entités artistiques dont les significations ambigües remettant en cause tout en les glorifiant la pompe et les circonstances de l’univers du sport, du monde de l’art et de la sphère des activités communautaires ritualisées. L’idée de transformer le « cube blanc » élitiste en un espace récréatif a aiguisé son appétit pour une redéfinition du musée ouvrant sur un espace plus sociable.  

Brian Jungen, Intimidation Mask, 2018. Nike Air Jordans, cuivre, 27 x 36 x 19 in. (69 x 91 x 48 cm).  Musée de beux-arts du Canada, Ottawa. © Brian Jungen. Photo: Rachel Topham Photography. Avec l'authorisation de Catriona Jeffries, Vancouver

Cette section particulière met en vedette plus de trois douzaines de sculptures de masques et de coiffures créées à partir d’Air Jordan, soit 20 des 23 œuvres de la première série de l’artiste, Prototypes pour une nouvelle compréhension (1999–2005), et 19 autres œuvres aujourd’hui portables créées dix ans plus tard (2015–2018) dont le menaçant Masque d’intimidation récemment acquis par le Musée des beaux-arts du Canada. Placées en position de « joueurs » au sol du gymnase, ces figures multicolores faites de multiples paires de chaussures de sport démantelées, découpées, modifiées et recousues s’animent comme au plein milieu d’une partie de basket improvisée.

Brian Jungen, Blanket no. 5 (Couverture no 5), 2008. Maillots de sport professionnel, 137.16 x 129.54cm. Avec l'autorisation de l'artist et Casey Kaplan, New York. © Brian Jungen

Quatre œuvres rappelant des mâts totémiques haidas (en fait, des empilages de sacs de golf TaylorMade) font office d’arbitres tout-puissants tandis que des Blankets  [Couvertures] —des chandails de football tissés et frangés accrochés aux murs— et une série de Wall Drawings [Dessins muraux] de prototypes d’images « autochtones » prennent l’apparence de fanions et d’emblèmes d’équipe. Dans un cas, les œuvres soulignent une victoire de championnat; dans l’autre, ce sont des mascottes qui imposent la marque de cette aréna particulière. Toutes expriment une sorte d’intelligence au sens où l’artiste se montre habile à discerner le potentiel artistique de ses matériaux mais aussi,  et de façon plus critique, à mettre en tension le fétichisme à l’égard des articles de sport et de la culture autochtone, deux réalités assujetties au même processus de marchandisation, à la même culture de collectionnement et aux mêmes méthodes de présentation réifiées.

Brian Jungen, Vernaculaire, 1998–2001. Mine de plomb, encre, crayon de cire et aquarelle sur papier vélin crème, 73 x 112 cm. Acheté en 2002. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Brian Jungen Photo: MBAC

Les trois autres salles de l’exposition attestent chacune la brillante créativité de Brian Jungen s’agissant de refaçonner des objets tels des meubles, des congélateurs, des pièces de voiture ou des jerricanes en des versions tout aussi sardoniques et surprenantes de squelettes de baleine, de tambours cérémoniels et de tapisseries perlées. Chaque salle démontre le raffinement d’une pratique artistique. Plusieurs des tout premiers dessins de l'artiste dont Vernaculaire (1988-2001), le mur de boîtes de chaussures contenant chacune des objets trouvés et un choix de matériaux provenant de sa propre collection, ou encore la compilation vidéo de cinq heures détaillant et retraçant des moments en coulisses filmés et réunis par lui au fil des 20 dernières années ou plus, illustrent son mode opératoire archivistique. Projeté sur trois écrans, cet album de carrière est ponctué toutes les demi-heures de séquences panoramiques d’un grand powwow  auquel il a participé en Alberta il y a quelques années. Uniques sons de l’exposition, le tambour, les chants et les mélopées se réverbèrent en rythme dans la salle. Le jour du vernissage, ils répondaient aux vivats des foules acclamant leurs héros du basket.

Indifférent au vacarme de la rue jusqu’après le vernissage de presse, Brian Jungen a paru vraiment enchanté lorsqu’il a pu vérifier son téléphone et qu’il a constaté que l’objet était éclairé parce qu’il faisait partie du zeitgeist de la ville et parce qu’il s’accordait à cet esprit. Nul doute que cette vibration continuera à résonner dans Centre d’amitié. Intelligent, provocateur et dans l’air du temps, l’artiste a conçu (avec l’AGO) une exposition vraiment unique, qui mérite une reconnaissance de plein droit.

 

Brian Jungen: Friendship Centre est à l'affiche à la Art Gallery of Ontario jusqu'au 25 août. Pour le détail des créations de Brian Jungen dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, faites une recherche dans la collectionPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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