Un processus spéculatif : interpréter les images muettes de Jayce Salloum

Jayce Salloum, Sans titre, de « ton souvenir (images muettes) », 1987–88. Épreuve à la gélatine argentique, avec rehauts de peinture, 20.3 x 25.2 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Jayce Salloum

Œuvre de jeunesse de l’artiste vancouvérois Jayce Salloum, ton souvenir (images muettes), réalisée entre 1987 et 1988, fait partie de La photographie au Canada, 1960–2000, une exposition organisée et présentée par l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada en 2017 et à l’affiche aujourd’hui à la Judith & Norman Alix Art Gallery à Sarnia, en Ontario. Accompagnée d’une piste sonore parlée, l’œuvre comprend une série de photographies à la gélatine argentique qui ont été peintes pour à la fois en masquer et isoler les éléments des images, invitant le public à découvrir leur signification.

Des pages d’un livre produit dans l’Allemagne nazie constituent la matière première de l’œuvre, mais le traitement qu’en a fait Salloum les rend moins reconnaissables et détraque leur message d’origine, en particulier quand on les regarde en combinaison avec le commentaire plutôt oblique exprimé par la voix hors champ qui les accompagne. La série traite du pouvoir de la photographie et de la manipulation de la propagande, mais en rendant ses images plus abstraites, Salloum implique simultanément son public et le tient sur ses gardes. Comme la commissaire Andrea Kunard le note dans le catalogue, l’œuvre exploite et exagère le caractère fragmentaire de la photographie pour « mettre en question l’idée qu’elle fournit une documentation exacte sur un endroit donné à un moment précis et qu’elle présente une vérité unique sur son sujet ». Elle souligne également que cette approche fragmentaire s’inscrit en droite ligne dans la façon qu’a Salloum de travailler en général, sa pratique artistique mélangeant photographies, vidéos, dessins, peintures, textes et objets dans des constellations interdépendantes de manière à mettre en porte à faux toute interprétation dominante.

Jayce Salloum, Sans titre, de « ton souvenir (images muettes) », 1987–88, vue d’installation de l'exposition La photographie au Canada, 1960–2000 (7 avril 2017 - 17 septembre 2017). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Jayce Salloum Photo : MBAC

Comme œuvre, ton souvenir (images muettes) a été présentée sous différentes formes, ce qui rend sa réception en tant qu’objet statique unique encore plus stimulante. Elle a d’abord été présentée comme pièce finale dans le cadre de la maîtrise en beaux-arts de Salloum à la University of California à San Diego. Les photographies peintes étaient alors fixées au mur avec des épingles droites dorées et la piste sonore jouait en boucle sur des haut-parleurs dans la salle (au demeurant, c’est l’artiste Moyra Davey, amie et étudiante au même programme de maîtrise, qui prête sa voix pour la bande sonore). Au MBAC en 2017 et dans un autre contexte, pour l’exposition Banff Souvenir en 1992, les images étaient présentées dans de grandes vitrines alors que le son était diffusé dans des écouteurs. Dans l’exposition actuelle, l’œuvre se décline en diaporama numérique sur écran plat avec écouteurs aux côtés d’une épreuve originale de la série.

Si cette pièce a subi des évolutions dans son style et son esthétique à travers le temps, Salloum, lui, est resté constant dans son approche. Une œuvre récente comme لِ که سوز ندارد, دلِ نیس  (le cœur qui n’a pas l’amour / douleur / générosité n’est pas un cœur), réalisée en collaboration avec Khadim Ali en 2010 et exposée au Musée des beaux-arts du Canada en 2014, année où Salloum a reçu un prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, a également revêtu de nouvelles configurations lors de chacune de ses présentations.  

Jayce Salloum, لِ که سوز ندارد, دلِ نیس  (le coeur qui n'a pas l'amour / douleur / générosité n'est pas un cœur). Les grottes, 2008–2010, vue d’installation, Les Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2014, 28 mars 2014 – 10 août 2014. 26 épreuves au jet d'encre, 1 dessin en crayon-feutre de couleur, 1 moniteur à écran plat Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de l'artiste, Vancouver, 2016 © Jayce Salloum

Nombre des changements esthétiques dans l’œuvre de Salloum sont allés de pair avec l’adoption par l’artiste de technologies et formats nouveaux au fur et à mesure de leur apparition, créant à la fois de nouveaux défis et de nouvelles possibilités pour l’exposition de ses créations. Ton souvenir (images muettes), avec ses possibilités de reconfiguration au fil des installations, demeure une œuvre dynamique qui conjugue plusieurs éléments disparates et révèle l’ébullition qui entoure tout projet encore embryonnaire chez Salloum.

Par-dessus tout, les présentations variables de ton souvenir (images muettes) au cours du temps laissent entendre qu’il n’y a pas d’œuvre figée, ou dont le sens est établi, mais plutôt que les différentes formes qu’elle prend représentent autant d’étapes dans un processus de recherche permanente. Le fait de présenter le matériel de manière non aboutie ne reflète pas juste le contenu de l’œuvre elle-même; il mobilise également résolument le public, appelé à jouer un rôle dans la construction de sa signification. Dans un essai de 2009 intitulé « Making Pictures Work », qui propose un regard rétrospectif sur la carrière de Salloum, l’écrivain sur l’art Keith Wallace donne une description perspicace de la démarche de l’artiste : « […] elle ralentit notre processus habituel de consommation des images telles qu’on les rencontre au quotidien et offre au regardeur une sorte d’apparence de contrôle dans le traitement du savoir et la fabrication du sens ». La voix hors champ elle-même attire l’attention sur le caractère délibéré de la construction de l’œuvre : « Ces éléments sont élaborés. Cette voix. Ces mots. Cette image ». Le fait que la majorité des images soient masquées par de la peinture laisse au spectateur la tâche de déterminer ce qui est ainsi dissimulé. De plus, la voix hors champ interpelle ce dernier en s’exprimant de façon répétée à la deuxième personne « tu ». Elle crée une relation étroite et fait du public le récepteur de réflexions diverses sur la nature de la photographie et de l’idéologie. Le statut exact de la relation n’est cependant jamais totalement clair, le ton et l’utilisation des pronoms évoluant et la syntaxe du texte se délitant progressivement.

Jayce Salloum, ton souvenir, 1988. Bibliothèque et Archives, Musée National des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Et pour ajouter un autre niveau de complexité à cette œuvre, le contenu de ton souvenir (images muettes) a aussi été décliné dans encore un autre format. En 1988, Salloum publiait un ouvrage où étaient reproduites les images de la série, présentées au côté du texte de la voix hors champ. Un exemplaire de ce livre peut être consulté à Bibliothèque et Archives du Musée. Il s’agit d’un objet plutôt modeste, constitué pour l’essentiel de photocopies en noir et blanc des images et du texte, relié avec une bande de plastique blanc entre deux transparents.

Recto et verso de la carte postale inclus dans Jayce Salloum, ton souvenir, 1988. Bibliothèque et Archives, Musée National des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La page de titre du livre est présentée sous forme de carte postale, que Salloum produisait également à l’époque, glissée entre le transparent de couverture et la première page. L’éditeur de l’ouvrage comme de la carte postale est mentionné comme étant « Jayce Salloum/Domaine public ». Cette version de l’œuvre comprend également un symbole libre de droits en quatrième de couverture, indiquant qu’il s’agit expressément d’un vecteur de diffusion de l’information qui y est contenue. L’utilisation idiosyncrasique du langage, notamment avec l’espacement et l’élision, est une constante dans la pratique de Salloum et l’importance du texte au même titre que l’image ressort très tôt dans son œuvre. 

À travers ces gestes, Salloum entretient une tradition établie avec les approches dématérialisées d’une génération précédente d’artistes conceptuels qui ont su déjouer le système des galeries pour explorer des plateformes alternatives permettant à leur art de trouver son public, par exemple dans les pages de revues, avec le réseau postal et la diffusion télévisée. Si, comme l’affirme Kunard, Salloum voit les photographies, les livres et le langage comme autant d’outils éloquents pour « créer des hiérarchies et des répartitions de pouvoir », alors leur pouvoir peut aussi être redirigé vers des buts alternatifs.

 

Photography in Canada 1960–2000, organisé par le Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche à la Judith & Norman Alix Art Gallery à Sarnia, en Ontario, jusqu'au 8 septembre 2019. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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