Au-delà des apparences. Exploration de l’œuvre de Paul Kane avec la réflectographie à l’infrarouge

  

Vue d’installation, Le premier coup de pinceau : Paul Kane et la réflectographie à l’infrarouge, rotation To Paint Their Likenesses: Great Lakes to North Saskatchewan River [Peindre leurs ressemblances : des Grands Lacs à la rivière Saskatchewan Nord], avril–juillet 2014, Musée royal de l’Ontario, galerie Daphne Cockwell du Canada : Premiers peuples. Photo : ROM

Au fur et à mesure de l’évolution d’un tableau, du croquis d’origine au dessin de fond sur la toile et jusqu’à l’œuvre finale, différentes retouches interviennent généralement. Ces changements en disent souvent beaucoup sur la manière dont un peintre travaille. Une exposition du Musée royal de l’Ontario (ROM) s’intéresse en profondeur au processus de création sous l’angle de l’histoire canadienne, alliant recherche, technologie, conservation et restauration d’œuvres d’art pour analyser les représentations emblématiques des peuples autochtones du célèbre peintre canadien Paul Kane (1810–1871).

Le premier coup de pinceau : Paul Kane et la réflectographie à l’infrarouge présente des peintures de Kane par groupes de cinq qui alternent après quelques mois. L’exposition propose des huiles de l’artiste avec en parallèle les dessins sous-jacents révélés par la réflectographie à l’infrarouge et les esquisses originales réalisées par Kane lors de ses voyages à travers le Canada dans les années 1840.

« Je travaillais sur un projet distinct avec George Bevan de l’Université Queen’s lorsque celui-ci m’a demandé si nous avions au ROM des tableaux que nous pourrions examiner à la réflectographie à l’infrarouge, qui permet de voir à quelques micromètres sous la surface », explique Heidi Sobol, restauratrice principale des peintures au ROM, dans une entrevue accordée à Magazine MBAC. « J’ai apporté plusieurs toiles de Paul Kane dont je savais qu’elles comportaient des repentirs [preuves visuelles de corrections dans la composition] et, après les avoir analysées à l’aide du nouveau système d’objectifs du professeur Bevan et d’un appareil photo reflex mono-objectif numérique spécialement modifié, j’ai téléphoné au conservateur pour lui demander de venir voir ce que j’avais découvert. »

Il s’agissait de Ken Lister, conservateur adjoint au Département d’anthropologie au ROM. Après avoir passé en revue le résultat des observations de Sobol, Lister a demandé au professeur Bevan de travailler sur l’ensemble des 100 tableaux de Kane dans la collection du ROM. Ce projet, étalé sur plusieurs années, a été complété par une recherche toujours en cours menée par Lister sur les itinéraires empruntés par Kane et les lieux choisis par le peintre pour réaliser des croquis, dont notamment la région des Grands Lacs et la route des fourrures de la rivière Kaministiquia–lac Dog dans le nord-ouest de l’Ontario. Plusieurs sites ont été identifiés, révélant les constances et les changements dans le travail de Kane.

« Un des tableaux, intitulé Retour d’une expédition guerrière (après 1848), est particulièrement important et révélateur. L’œuvre finale montre deux embarcations et un rocher géant qui affleure à gauche à l’avant-plan, explique Sobol. L’image infrarouge, toutefois, révèle une composition assurée, mais complètement différente (trois canots et pas de formation rocheuse), ce qui nous indique que Kane a fictionnalisé partiellement cette peinture. » 

  

Kitchie-Ogi-Maw (huile sur toile), 1848–1856, présentée à droite de son image infrarouge, exposition Le premier coup de pinceau : Paul Kane et la réflectographie à l’infrarouge, rotation To Paint Their Likenesses: Great Lakes to North Saskatchewan River [Peindre leurs ressemblances : des Grands Lacs à la rivière Saskatchewan Nord], avril–juillet 2014, Musée royal de l’Ontario, galerie Daphne Cockwell du Canada : Premiers peuples. Photo : ROM

En octobre 1848, Kane rentre à Toronto après un voyage de plus de deux ans sur les routes des fourrures, de l’Est jusqu’à Fort Victoria sur l’océan Pacifique et inversement. Au cours de cette expédition, et d’une autre de huit mois, réalisée plus tôt en 1845, qui le mène à travers les régions des lacs Huron et Michigan, Kane fait plus de 600 esquisses documentant les Premières Nations et leur cadre de vie. De retour chez lui, Kane va, pendant les huit années suivantes, tirer de ses croquis des tableaux à l’huile formels.  

« Il se voyait comme un ethnographe, dit Sobol. Il voulait rendre compte des cultures autochtones, dont il sentait qu’elles étaient en voie de disparaître. Grâce à ce projet, on peut s’apercevoir qu’il a sans doute à l’occasion romancé son récit, mais cela nous rappelle également qu’il agissait en tant qu’artiste faisant des choix assumés dans le processus de création de ses toiles. Qui plus est, on constate plus de corrélations entre les esquisses et les images infrarouges, ce qui nous aide à préciser le cheminement entre croquis et tableau final. »

    

Boîte de peintures de Paul Kane (date inconnue), bois, 21 x 38,3 x 33,5 cm fermée. MBAC

Les toiles sont exposées aux côtés de la boîte de peintures de Kane. Celle-ci, qui a fort probablement accompagné Kane dans ses pérégrinations, a été spécialement prêtée au ROM par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

« Les progrès technologiques nous permettent d’en apprendre chaque jour un peu plus en examinant des peintures comme celles-ci, précise Stephen Gritt, directeur de la conservation et de la recherche technique au MBAC. Il existe une longue tradition d’histoire des techniques artistiques pour ce qui est de la peinture européenne; la peinture canadienne, en revanche, n’a jamais vraiment été étudiée sous cet angle. Au cours des dernières années, toutefois, les choses ont commencé à évoluer, et le projet du ROM en est un exemple éloquent. C’est un travail important, parce qu’analyser plus en profondeur ne peut qu’enrichir la réflexion. »

L’ultime rotation dans le cadre de l’exposition Le premier coup de pinceau :  Paul Kane et la réflectographie à l’infrarouge est à l’affiche à la galerie Daphne Cockwell du Canada : Premiers peuples au Musée royal de l’Ontario jusqu’au 5 juillet 2015.

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