Authenticité et cultures hybrides. L’art de Yinka Shonibare

 

Yinka Shonibare, MBE, Homeless Child 3 (2013), mannequin, tissu wax, fibre en verre, globe, valises en cuir. © Yinka Shonibare MBE /  Photo : Stephen White / SODRAC / avec l'aimable concours de James Cohan Gallery, New York et Shanghai

La rétrospective que consacre DHC/ART Fondation pour l’art contemporain à l’œuvre multidisciplinaire de l’artiste britannique Yinka Shonibare promet de braquer les projecteurs sur l’authenticité et le caractère hybride de la culture, ainsi que sur la nature des liens qui unissent ces deux dimensions.

L’exposition, Pièces de résistance, comprend 15 éléments, films, photographies, peintures et sculptures, dont notamment M. et Mme Andrews sans leur tête (1998), prêtée par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). La sculpture (l’œuvre de Shonibare la plus ancienne de l’exposition) fait référence au tableau M. et Mme Andrews, commandé à Thomas Gainsborough vers 1750 par un jeune marchand prospère et sa femme, qui désiraient être ainsi immortalisés avec leur vaste domaine en toile de fond. 

 

Yinka Shonibare, MBE, The Age of Enlightenment – Immanuel Kant (détail) [2008], mannequin en fibre de verre, tissu wax, techniques mixtes. © Yinka Shonibare MBE / Photo : Jason Mandella / SODRAC / avec l'aimable concours de James Cohan Gallery, New York et Shanghai

« Dans sa version, Shonibare utilise pour les vêtements du tissu wax néerlandais, ce qui est en soi un commentaire sur le fait que le statut privilégié des deux personnages est indissociable de l’exploitation coloniale britannique », précise en entrevue avec Magazine MBAC Cheryl Sim, commissaire de l’exposition. « L’absence de tête est une allusion à la Révolution française et à la décapitation de l’aristocratie. La couleur de la peau des personnages est un autre choix délibéré : comme elle est difficile à identifier, il est impossible de deviner la "race" de ces personnages. Cette ambiguïté, dans le cas présent, est la manière pour Shonibare de soulever la notion de race comme construction plutôt que véritable identité, ce qui l’amène ainsi à explorer le concept d’authenticité. »

L’utilisation par Shonibare de tissu wax néerlandais est centrale pour aborder cette question de l’authenticité. Les teintes vives et motifs chargés traditionnels de ces tissus sont, avec le temps, devenus un symbole de la culture panafricaine. Comme le remarque Sim, on retrouve ces textiles même dans les communautés afro-américaines et afro-canadiennes comme marque d’une authenticité culturelle africaine. L’ironie de la chose est que le tissu wax s’est initialement répandu en Afrique par l’entremise des puissances coloniales qui ont importé les techniques de batik indonésiennes sur le continent. Leur adoption et utilisation en Afrique évoquent la complexité de concepts comme l’identité, l’authenticité, l’ethnicité, la race, la migration sociale et la mondialisation, ajoute Sim.

 

Yinka Shonibare, MBE, Addio del Passato (extrait) [2011], vidéo, durée : 16 min 52 sec. © Yinka Shonibare MBE / SODRAC / avec l'aimable concours de James Cohan Gallery, New York et Shanghai

Dans le film de 17 minutes Addio del Passato (2012), le plus récent des trois présentés dans le cadre de l’exposition, la soprano britannique Nadine Benjamin incarne le personnage historique de Frances « Fanny » Nisbet, l’épouse de lord Nelson, dont elle était séparée. Benjamin, qui porte une robe régence en tissu wax néerlandais et une perruque blanche, évolue  dans les bâtiments et jardins majestueux du Yorkshire Sculpture Park. Chantant une aria de La traviata de Verdi, Fanny exprime sa tristesse suite à sa séparation d’avec Lord Nelson. Le choix stratégique de Nadine Benjamin, une chanteuse noire, souligne la trahison de la soi-disant « mission civilisatrice » ou colonisation de l’Afrique, explique Sim.

Né à Londres de parents nigérians, Shonibare a trois ans quand sa famille s’installe à Lagos, au Nigéria, puis il revient en Grande-Bretagne étudier en beaux-arts. Son œuvre est largement diffusée aux États-Unis et en Europe, lors d’événements aussi relevés que la Documenta 10 et la 52e Biennale di Venezia. Shonibare est finaliste pour le prix Turner en 2004, et sa sculpture Nelson’s Ship in a Bottle [Vaisseau de Nelson dans une bouteille] (2010) est choisie dans le cadre de la prestigieuse série de commandes Fourth Plinth de Trafalgar Square à Londres.

 

Yinka Shonibare, MBE, The Sleep of Reason Produces Monsters (America) [2008], épreuve chromogène, 207 x 147.32 x 6.3 cm. © Yinka Shonibare MBE / SODRAC / avec l'aimable concours de James Cohan Gallery, New York et Shanghai

« Je suis la carrière de Shonibare depuis la fin des années 1990, confie Sim. Son œuvre m’a interpellée, touchant aux questions personnelles que j’avais à l’époque concernant l’authenticité, jeune diplômée universitaire m’intéressant aux politiques identitaires. Ses créations ont fait écho à ces questions, et ont été pour moi un moyen d’approfondir ces idées à travers l’art. »

Elle ajoute que « le talent de Shonibare pour tisser différentes trames historiques de l’art occidental avec le cinéma, la littérature et la peinture a eu chez moi, personne de couleur grandissant dans le Canada des années 1970, une puissante résonance. Son travail et les questions qu’il soulève, je le crois, susciteront l’intérêt du public à Montréal et au Canada, un pays qui est construit d’innombrables confluences culturelles, historiques et politiques. Le public appréciera aussi grandement le jeu sur la beauté sensuelle et l’engagement critique que propose l’exposition. C’est une expérience qui s’adresse tant aux sens qu’à l’esprit. »

Pièces de résistance est présentée à DHC/ART à Montréal du 29 avril au 20 septembre 2015. Pour de plus amples renseignements veuillez cliquer ici.

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