Billy : le modèle oublié d’un peintre méconnu

Glyn Philpot, Portrait d'un homme prénommé Billy, v.1912–13, usain et craie blanche sur papier brun

Glyn Philpot, Portrait d'un homme prénommé Billy, v. 1912–13, fusain et craie blanche sur papier brun. Vue d'installation, exposition Paul P. : Amor et Mors, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. 2023. Photo : MBAC


Portraitiste parmi les plus en vogue de sa génération, Glyn Philpot (1884–1937) a modernisé le genre tant par son choix de sujets que par une libre expression de sa propre homosexualité dans son œuvre. Objet d’une rétrospective et d’une reconsidération récentes, Philpot est réapparu au nombre des principaux modernistes britanniques, et son œuvre d’il y a un siècle traite de thèmes dont l’importance reste entière aujourd’hui : la représentation du corps noir et celle de l’homosexualité dans l’art. Une acquisition récente, étude de jeunesse saisissante d’un homme appelé Billy – premier des modèles masculins noirs connus de l’artiste – a été réalisée en préparation pour un tableau monumental, mais peu vu, qui fait partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada depuis plus d’un siècle.  

Présentée pour la dernière fois lors de l’exposition de 1963 curieusement intitulée Seldom Seen: Paintings from the Collection of the National Gallery of Canada [Rarement vues. Peintures de la collection du Musée des beaux-arts du Canada], la toile a été acquise en 1913, année de sa création. Philpot, alors âgé de 29 ans, s’était à l’époque déjà forgé une solide réputation comme portraitiste de la bonne société et avait obtenu le prix Carnegie à Pittsburgh cette même année. Il s’agit d’un moment charnière pour l’artiste, puisque c’est aussi à cette époque qu’a débuté sa collaboration avec des modèles masculins noirs, pour laquelle il est reconnu aujourd’hui et qui constituait en ce temps une pratique avant-gardiste. « À la différence de ses prédécesseurs artistes des XVIIIe et XIXe siècles, Philpot ne montrait pas ses modèles noirs sous les traits de serviteurs, esclaves ou employés, pas plus que dans une vision stéréotypée. Plutôt que de se trouver relégués à la marge, personnages secondaires au rôle subalterne [...], ils sont entièrement le centre de l’œuvre, rendus dans toute leur dignité et individualité », écrit Simon Martin, commissaire de Glyn Philpot: Flesh and Spirit, première exposition d’envergure consacrée à l’artiste en près de quarante ans, présentée à la Pallant House Gallery à Chichester, au R.-U., en 2022.

Glyn Philpot, Morning prayer [ Prière du matin ], 1913, huile sur toile

Glyn Philpot, Morning prayer [Prière du matin] , 1913, huile sur toile, 142.7 x 123.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Si les portraits sur commande assuraient à Philpot la majeure partie de ses revenus, ce sont ses productions plus personnelles – présentant des modèles masculins, notamment noirs – qui revêtent défini son œuvre pour la postérité. Le tableau et le dessin de Billy dans la collection du Musée ont une importance particulière, puisqu’ils comptent parmi les premières représentations connues d’hommes noirs par Philpot. En outre, la réapparition du dessin sur le marché de l’art nous a permis d’identifier le modèle dans le tableau, jusqu’alors demeuré inconnu. On sait relativement peu de choses sur Billy, par comparaison avec d’autres personnes ayant souvent posé pour Philpot, comme le Jamaïquain Henry Thomas (1900–v. 1957). Au début des années 1910, quand ces œuvres ont été réalisées, Billy travaillait à la résidence Philpot comme majordome ou intendant. Malgré l’asymétrie socio-économique entre le peintre et certains de ses modèles, l’historien de l’art Kobena Mercer avance dans son essai « Blackness in Bloomsbury » publié dans Queer British Art 1861–1967 que « la façon dont [Philpot], en tant qu’artiste, revenait à son modèle préféré laisse à penser que la beauté de Thomas lui conférait à lui, domestique, un certain niveau de pouvoir également. Existait-il quelque chose dans cette interaction par-delà les différences raciales qui déjouait toute possibilité de rendu définitif, déclenchant chez l’artiste cette soif de le représenter encore et encore? »

D'un grand raffinement, cette feuille illustre l’étendue du talent de Philpot pour le rendu sensible et habile des visages. Bien que le tableau possède toutes les qualités d’une œuvre peinte d’après nature, il ne fait aucun doute que notre esquisse fut exécutée en préparation à ce dernier, eu égard à la position de la tête, de profil et tournée vers la gauche dans les deux créations. La toile, réalisée plus librement, a immédiatement attiré l’attention. Caroline Kirkland, de son nom de plume Madame X, chroniqueuse au Chicago Sunday Tribune, écrivait le 21 septembre 1913 : « La chose la plus surprenante à l’Académie de Londres au printemps dernier était un tableau réalisé par [Philpot] d’un Éthiopien dans un manteau somptueux issu de l’atelier de Sargent. » Martin soutient que Madame X s’est sans doute trompée quant au lieu, car rien n’indique que l’œuvre de Philpot ait fait partie de l’exposition d’été de la Royal Academy en 1913. Il est par contre vraisemblable que le chapan ikat [peignoir] porté par Billy dans la peinture provienne de l’atelier de John Singer Sargent (1856–1925), adjacent à celui de Philpot sur Tite Street dans le quartier de Chelsea.

Glyn Philpot, Tête d'un homme éthiopien (Billy), v. 1912–13, fusain et craie blanche sur papier brun

Glyn Philpot, Portrait d'un homme prénommé Billy, v. 1912–13, fusain et craie blanche sur papier brun. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

L’évolution figurative apportée par Philpot n’a pas échappé au Musée des beaux-arts du Canada et la peinture, intitulée Morning Prayer [Prière du matin], fut achetée sans délai. Eric Brown, qui dirigeait alors l’institution, écrivait en juillet 1914 que l’œuvre « possède une envergure et une dignité dans l’effet qui confinent au sublime. Un personnage solitaire, ceint d’un peignoir chatoyant aux motifs reptiliens, se tient majestueusement sur le toit alors que point l’aube dans la douce nuit orientale. Cette peinture, à la conception aussi impressionnante qu’est la simplicité de son exécution, est d’une grande efficacité tout en restant authentique. » Au cours du siècle écoulé depuis son acquisition par le Musée, le tableau a eu différents titres – The Prayer on the Roof  [Prière sur le toit], The Watcher on the Roof [Guetteur sur le toit] et dernièrement Morning Prayer  [Prière du matin] –, témoignage de l’ambiguïté de son sujet.

La provenance du dessin de Billy mérite également qu’on s’y arrête. L’artiste l’a offert aux sœurs Jessica et Dorothy Leeson peu de temps avant sa mort en 1937. Quand il a été mis aux enchères en 1994, Gabrielle Cross (1910–1997), nièce de Philpot qui avait hérité de la majorité des peintures et sculptures de son oncle quelque 57 ans auparavant, en a fait l’acquisition. Cross et sa sœur Rosemary comptaient parmi les modèles préférés de l’artiste. Lors du décès de Gabrielle, les œuvres ont été proposées à la vente par la Fine Art Society à Londres. L’étude a ensuite été propriété du grand amateur d’art américain Duane Wilder (1929–2017) qui, avec son conjoint Robert Akira Endo (1948–1994), a constitué une collection aujourd’hui hébergée en grande partie au Princeton University Art Museum. Par chance, il a été possible pour le Musée d'acheter l’esquisse et de réunir cet important portrait au fusain de Billy et le tableau qu'il a inspiré.

En 1923, Philpot a été élu académicien royal à l’âge relativement jeune de 38 ans, et a entamé une relation avec Vivian Forbes (1891–1937), qui deviendra son partenaire de vie. Le travail de Philpot comme portraitiste de la bonne société lui assurait des revenus conséquents et, par là même, lui offrait le luxe de peindre des sujets plus proches de sa propre sensibilité. En 1930, il s’est vu consacrer une exposition individuelle à la Biennale de Venise, mais, en 1933, une de ses pièces a été retirée de la Royal Academy à cause de sa thématique homosexuelle controversée. Cet épisode a entraîné pour lui une perte soudaine de popularité, des difficultés financières et, finalement, des ennuis de santé. Philpot a succombé à un accident vasculaire cérébral en décembre 1937, à l’âge de 53 ans, et Forbes s’est suicidé le lendemain de ses funérailles. L’année suivante, en 1938, le Musée a fait l’acquisition d’une aquarelle flamboyante de Forbes, datée de mars 1937, quelques mois avant la disparition des deux artistes.

Les représentations d’hommes noirs créées par Philpot étaient inhabituelles pour l’époque et, aujourd’hui, elles nous aident à reconstituer le parcours de leurs sujets. Les recherches récentes sur Billy, mais aussi sur des artistes de la scène dont Philpot a peint les portraits, entre autres le ténor et compositeur afro-américain Roland Wiltse Hayes (1887–1977), l’acteur et militant des droits civiques afro-américain Paul Leroy Robeson (1898–1976) et Julien Zaïre, qui se produisait dans les cabarets parisiens sous le nom Tom Whiskey, redonnent vie à ces modèles oubliés.

La nouvelle esquisse du Musée met en relief la participation rarement documentée des modèles noirs à la vie artistique des débuts du XXe siècle à Londres. Aussi, elle nous permet d’approfondir notre compréhension de la pratique de Glyn Philpot, avec cet exemple éloquent de son immense talent de dessinateur; elle témoigne aussi de la naissance d’une collaboration artistique d’une vie avec des modèles noirs.

 

L’étude Portrait d'un homme prénommé Billy est actuellement présentée dans le cadre de l’exposition Paul P. : Amor et Mors au Musée des beaux-arts du Canada, à l’affiche jusqu’au 11 juin 2023. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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