Brenda Francis Pelkey, photographe de l’intime


Brenda Francis Pelkey, Front Garden, Kim Kimberly [Jardin avant, Kim Kimberly] (détail), 1989, tirage Cibachrome sur papier, 50,7 x 190 cm (5 panneaux). Collection de l’Art Gallery of Windsor, œuvre achetée avec l’aide du programme de Subventions d’acquisition du Conseil des arts du Canada, 2016, no 2016.005

Tout a commencé lorsqu’un voisin de Brenda Francis Pelkey a construit une structure fantastique (un château d’un étage) dans son arrière-cour. Un an plus tard, la maison et le projet de château étaient abandonnés et l’artiste sut qu’elle devait les photographier.

Le château fut illuminé par des projecteurs de cinéma et les photos prises de nuit, avec un appareil grand format et une pellicule couleur. L’éclairage théâtral et les couleurs flamboyantes ont donné aux images une dimension magique, transformant un lieu résidentiel en un paysage onirique. 

Pendant les deux années suivantes, Brenda Francis Pelkey a cherché des propriétés richement ornementées dans les quartiers de Saskatoon. « Je voulais voir comment les gens exprimaient leur monde intérieur. Chaque arrière-cour décorée révélait concrètement l’imaginaire de son créateur », dit-elle en entrevue à Magazine MBAC.




Brenda Francis Pelkey, Paul Smith: Grinder [Paul Smith, aiguiseur], 1988, tirage argentique sur papier, 56,3 x 45,8 cm. Collection de l’Université de la Saskatchewan. Don de l’artiste, 1995, no 1995.008.028

L'exposition de l’Art Gallery of Windsor (AGW), Brenda Francis Pelkey: A Retrospective [Brenda Francis Pelkey. Une rétrospective] propose plusieurs images de cette série féérique et réunit l’ensemble de l’œuvre de l’artiste – depuis ses photos documentaires en noir et blanc du milieu des années 1980 jusqu’à sa série non achevée, Site (2013–en cours). Pour cet événement qui est aussi la première exposition individuelle de l’artiste à l’AGW depuis que celle-ci s’est installée à Windsor, l’AGW a obtenu des prêts de plusieurs musées dont le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Pour la directrice de l’AGW et commissaire de l’exposition Catharine Mastin, la pratique artistique de Brenda Francis Pelkey porte des thèmes féministes impérieux : « Son travail traverse différentes géographies sociales et politiques. La série Spaces of Transformation (2003–2008) décrit des clubs de striptease, des bars, des salles d’audience et des salles d’hôpital », explique-t-elle à Magazine MBAC. Et tous ces lieux sont représentés vides, laissant pressentir d’inévitables drames à venir.


Brenda Francis Pelkey, Cheetah’s
, 2004, épreuve photographique en couleur montée sur aluminium, 101,6 x 182,9 cm. Collection du Centre des arts de la Confédération. Don de l’artiste, Windsor, Ontario, 2006, no 2006.6.13

Fille de militaire née à Kingston (Ontario), Brenda Francis Pelkey a vécu une grande partie de son enfance dans d’autres pays. « Ma famille a déménagé d’un bout à l’autre du Canada et en Europe avant de revenir au pays. Pour moi, le décor était planté. Comme j’ai toujours vu les choses d’un point de vue extérieur, cette place derrière l’objectif me convient parfaitement. » Plus tard, elle a étudié l’art au Sir Sanford Fleming College of Applied Arts and Technology de Cobourg (Ontario) et fait des études d’anglais et des études autochtones à l’Université Trent de Peterborough (Ontario).

En 1980, l’artiste s’installe à Saskatoon (Saskatchewan) et s’intègre au milieu artistique local notamment grâce à la Photographers Gallery et au magazine BlackFlash, une publication respectée de Saskatoon consacrée aux œuvres photographiques et aux nouveaux médias.

Sa série …the great effect of the imagination on the world (1988–1990) marque un tournant dans sa carrière puisqu’elle délaisse la photographie documentaire au profit d’images qui portent sa marque. « La photographie n’est pas un procédé complètement transparent. Je voulais que mes idées soient visibles. »


Brenda Francis Pelkey, La cour avant avec le planteur au râteau, Anna Rusteika, 1990, épreuves au colorant azoïque (Cibachrome), 52 x 103,2 cm; image : 48 x 97,5 cm. MBAC

Par exemple, La cour avant avec le planteur au râteau, Anna Rusteika (1990) (une œuvre prêtée par le MBAC) présente une cour décorée d’outils agricoles et d’animaux en plastique au milieu desquels pose la décoratrice Anna Rusteika, une citadine toujours nostalgique de sa ferme. La photographe voit ces cours ornementées comme des tentatives de conjuguer le passé et le présent, de faire surgir le passé et de l’intégrer au quotidien.

Dans les années 1990, Brenda Francis Pelkey photographie surtout des lieux liés à son histoire personnelle ou à celle de sa famille et de son monde. Bien que rurales, certaines images ne représentent pourtant pas la nature sauvage canadienne et renversent plutôt la théorie des paysages inviolés. Comme l’indique à Magazine MBAC Martha Langford, professeure d’histoire de l’art à Concordia et contributrice du catalogue à venir : « Même si elles ne contiennent pas de maisons, ces images décrivent des espaces qui ont vu passer beaucoup de monde. Ce sont des routes, des terres cultivées, des champs. Elles portent en elles l’histoire d’une colonisation. Toutes sont associées à la mémoire collective. »

Au milieu des années 1990, Brenda Pelkey s’intéresse beaucoup à l’imagerie nocturne. La série Memento Mori (1994–1996) associe entre autres à des images nocturnes de lieux urbains et ruraux de la Nouvelle-Écosse des histoires qui révèlent les souvenirs et les sens psychologiques qui s’y rattachent. Untitled [Sans titre] (1995) présente une route bordée de sapins menant vers un ciel sombre. Le texte d’accompagnement fait office de marqueur historique : il commente l’inconstance de la mémoire plutôt que le fait immuable.




Brenda Francis Pelkey, Sans titre (1995, tiré en 1996), épreuve au colorant azoïque (Ilfochrome) et texte montées sur aluminium, image encadrée : 128 x 102,6 cm; texte encadré : 16,2 x 102,8 cm. MBAC. Don de l'artiste, Saskatoon, 1998

« Autrefois, les femmes n’avaient pas le privilège de pouvoir se déplacer la nuit, que ce soit en ville ou à la campagne, rappelle Catharine Mastin. Selon les canons de l’histoire de l’art, les artistes connus pour leurs images nocturnes sont surtout des hommes comme en témoignent les couchers de soleil et les clairs de lune de Monet, de Turner ou de Whistler. »

En 1994, la photographe a obtenu une maîtrise en beaux-arts de l’Université de la Saskatchewan où elle est devenue professeure agrégée au département d’art et d’histoire de l’art. De 2003 à 2012, elle a dirigé l’École des arts visuels de l’Université de Windsor où elle est aujourd’hui professeure titulaire.


Brenda Francis Pelkey, Pool with Stanchions [Piscine avec poteaux], 2012–2013, tirage grand format, 2015–2016, jet d’encre sur aluminium, 76 x 110 cm. Collection de l’artiste

Catharine Mastin ajoute : « Le travail de Pelkey attire l’attention sur une perspective féminine que l’histoire de l’art ne prend toujours pas en considération. Il remet en question l’idée que la photographie puisse être un fait, un document. Ses choix formels expriment sa propre subjectivité. »

L’artiste est passée maître dans l’art d’inviter les spectateurs à participer à son travail. Qu’il s’agisse de propriétés résidentielles mettant en vedette des animaux en plastique, de re-créations architecturales, de salles d’audiences désertées ou de villes abandonnées des Prairies, elle laisse le récit photographique ouvert à toute interprétation. Dans ses œuvres qui explorent à la fois les réalités extérieures et les paysages intérieurs, elle offre une élégante réflexion sur la présence de l’universel dans le quotidien.

Brenda Francis Pelkey: A Retrospective est à l’affiche jusqu'au 22 janvier 2017 à l’Art Gallery of Windsor.

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