Chardin et le commentaire social dans la France du XVIIIe siècle

 Jean-Siméon Chardin, La Pourvoyeuse, 1738. Huile sur toile

 Jean-Siméon Chardin, La Pourvoyeuse, 1738. Huile sur toile, 46.7 x 37.5 cm. Aquis en 1956 de la collection du Prince de Liechtenstein. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC


Jean-Siméon Chardin est l’un des artistes français les plus importants du XVIIIe siècle, célèbre pour ses natures mortes et ses scènes de la vie courante, des types de peinture populaires, mais souvent considérés comme banals par de nombreux critiques de l’époque. Il expose régulièrement au Salon, l’événement organisé annuellement par l’Académie royale de peinture et de sculpture, organisme officiel des artistes français. Le Salon est alors le principal lieu pour l’art contemporain et un événement majeur du calendrier social. Parmi les créations exposées par Chardin en 1739, deux toiles sont présentées en pendant, et elles figurent aujourd’hui dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Elles seront initialement rapidement acquises par le chevalier Despuechs, banquier, puis par le prince Joseph Wenzel I von Liechtenstein, alors ambassadeur impérial en France et grand collectionneur.

La Pourvoyeuse, datant de 1738, montre une servante chargée d’approvisionner un foyer. Elle dépose les achats encombrants qu’elle a effectués chez le boucher et le boulanger. Son attention est attirée par une conversation dans la pièce voisine entre une jeune domestique et un homme près de la porte ouverte. Peut-être a-t-il simplement livré les provisions, mais la représentation que Chardin fait de la scène (qui souligne l’attention que porte la jeune femme à la conversation) peut suggérer une intrigue quelconque. Impossible de le confirmer; d’ailleurs, jusqu’à un certain point, l’interprétation des récits dans de telles peintures fait partie de l’expérience, particulièrement au Salon lors de discussions privées et publiques.

Deux versions d'estampe de Nicolas-Bernard Lépicié, d'après Jean-Siméon Chardin, La Pourvoyeuse, 1742.

Nicolas-Bernard Lépicié, d'après Jean-Siméon Chardin, La Pourvoyeuse, 1742.  Gravure au burin, 37 × 25.5 cm. Metropolitan Museum of Art, New York. Harris Brisbane Dick Fund, 1953. Photo:  www.metmuseum.org; et Nicolas-Bernard Lépicié, d'après Jean-Siméon Chardin, La Pourvoyeuse, 1742.  Gravure au burin, 37.8 x 27 cm. Paris Musées, Petit Palais (GDUT1669). Photo : CC0 Paris Musées

Cette ambiguïté est bien représentée par les versets qui accompagnent une gravure reproduisant le tableau, réalisée avec l’approbation de Chardin et dans deux états. Dans une des versions, le texte suggère de manière espiègle que la pourvoyeuse vole sur la dépense pour payer ses parures. Dans cet état, on peut lire le verset suivant : « A vôtre air j'estime et je pense / Ma chère enfant, sans calculer / Que vous prenez sur la dépense / Ce qu'il faut pour vous habiller. » Elle est de toute évidence trop bien vêtue pour une domestique en cuisine, avec ses bas et ses rubans assortis. Dans l'autre version, une strophe peut-être plus attrayante pour tous, mais plus neutre, a été substituée, parlant du besoin de nourriture émotionnelle, ainsi que physique. Dans cette impression, le verset se lit ainsi : « A nourir notre corps nous bornons tous nos soins / Nôtre esprit en gémit notre cœur s'en afflige / Tous deux ont aussi leurs besoins on le connoit / pourquoy faut-il qu'on les néglige. »

Jean-Siméon Chardin, La Gouvernante, 1739. Huile sur toile

Jean-Siméon Chardin, La Gouvernante, 1739. Huile sur toile, 46.7 x 37.5 cm. Aquis en 1956 de la collection du Prince de Liechtenstein. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La Gouvernante, datée de l’année suivante, a été la plus appréciée, et elle aurait fait la renommée de Chardin. Le peintre y explore la relation entre une servante de confiance et un membre de la famille, exposant les différences de statut, de sexe et d’âge des deux personnages. La scène montre une servante qui réprimande gentiment un garçon, parce que celui-ci a joué au lieu de se préparer pour l’école. Certains critiques considèrent l’attitude du jeune comme étant celle d’un vrai remords, d’autres suggérant que tout regret apparent n’est que temporaire. Bien que la contenance du garçon ne soit pas claire – ce qui est souvent le cas dans la vie réelle –, la scène se suffit à elle-même et se concentre sur la relation entre la gouvernante et l’enfant. Ce caractère direct contraste avec La Pourvoyeuse et peut être l’une des raisons de sa popularité. La plupart des commentateurs ont abordé le sujet directement, saluant Chardin pour sa représentation honnête de la vie bourgeoise et son exploration subtile de l’émotion.

Bernard François Lépicié, d'après Jean-Siméon Chardin, La gouvernante, 1739. Gravure au burin avec eau-forte sur papier vergé

Bernard François Lépicié, d'après Jean-Siméon Chardin, La gouvernante, 1739. Gravure au burin avec eau-forte sur papier vergé, 55.2 x 40.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

De telles scènes domestiques étaient des incontournables de la peinture néerlandaise du XVIIe siècle, et Chardin propose à son public une version contemporaine, socialement pertinente avec laquelle ce dernier peut interagir à plusieurs degrés. En accrochant les deux peintures en paire, Chardin encourage les spectateurs à les concevoir comme un ensemble. Toutes deux traitent de relations quotidiennes dans ce qui pourrait être le même foyer bourgeois, mais à des niveaux sociaux différents et complémentaires. Les toiles contiennent suffisamment d’ambiguïté pour que les contemporains ne puissent s’entendre sur leur interprétation, saisissant une partie de la complexité de la vie dans une société où le statut social est un facteur déterminant.

 

Les deux tableaux de Chardin sont présentés dans la salle C208 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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