Conceptions historiques et réalités contemporaines : les artistes indigènes au MBAC


Shelley Niro, Se reposant avec les guerriers (détail), 2001, gravure sur bois sur papier vélin, 207,5 x 106 cm. MBAC

Dans la perspective de l’ouverture des nouvelles Salles d'art canadien et autochtone en 2017, les visiteurs sont invités à réfléchir à la tension existant entre les conceptions historiques du Canada et les réalités modernes des peuples autochtones telles qu’elles ressortent de quatre œuvres contemporaines exposées actuellement au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). 

Estampes, peintures et photographies de quatre artistes forts différents (les Canadiens Shelley Niro, Robert Houle et Kent Monkman, ainsi que la Néo-Zélandaise Fiona Pardington) s’intéressent à la manière dont les identités indigènes ont longtemps été à la fois documentées et stéréotypées dans le travail des artistes, des missionnaires et des ethnographes européens. 

Reconnue pour son œuvre photographique et vidéo, Shelley Niro s'impose ici avec des gravures sur bois qui se démarquent à plusieurs égards. Se reposant avec les guerriers (2001) est constitué de quatre estampes surdimensionnées représentant des guerrières haudenosaunees (iroquoises). S’il ne s’agit clairement pas d’aînées, elles évoquent des mères de clan, des femmes d’âge mûr qui exercent un rôle de matriarche.

Les personnages, rendus à l’encre bleu-noir pressée sur papier à partir de panneaux de contreplaqué, sont présentés comme au repos, mais aussi au garde-à-vous. Dans une installation antérieure au Rodman Hall Art Centre à St. Catharines, en Ontario, les feuilles de contreplaqué étaient fixées à une structure portante avec une inclinaison à 45 degrés, permettant aux visiteurs de s’y allonger. Dans le dispositif d’exposition actuel au MBAC, la connexion est moins tangible, car les structures en contreplaqué ne sont pas là, et les œuvres sur papier restantes sont trop fragiles pour être soumises à un toucher régulier.


Fiona Pardington, Portrait du moulage sur le vif de Matoua Tawai, Aotearoa, Nouvelle-Zélande (2010), épreuve au jet d'encre sur papier vélin de chiffon, 148,8 x 111,8 cm; image : 146,6 x 110,2 cm. MBAC

Dans la série Ahua: A Beautiful Hesitation [Ahua : une belle hésitation] (2010), Fiona Pardington a photographié des moulages sur le vif du visage de ses ancêtres maoris. Ils semblent endormis, jusqu’à ce que l’on remarque qu’il s’agit de photographies de moulages en plâtre, coupés à la base du cou. Réalisés entre 1837 et 1840 par un phrénologue français qui a voyagé en Nouvelle-Zélande, dans les îles Salomon, au Timor oriental et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ce sont des reliques d’une époque où l’on croyait pouvoir déduire le caractère et les facultés d’un homme d’après l’étude de son crâne.

Placées à côté des estampes de Niro, les photographies haute résolution de Pardington semblent presque trop réelles. Seul quelqu'un qui a vu les véritables moulages au Musée de l’Homme à Paris ou à l’Auckland War Memorial Museum sait qu’ils sont en réalité peints en rouge et brun. Chaque image a été désaturée jusqu’à obtenir un gris chaud, ce qui lui confère une apparence de photographie ancienne, voire même de daguerréotype. Ironiquement, ce filtre les rend plus historiques. Témoins poignants de rencontres entre colonisateur et peuple indigène dans un contexte de modernité, les photographies sont fascinantes par leur tentative de combler le fossé entre époques et cultures différentes.


Robert Houle, Kanata (1992), acrylique et crayon conté sur toile, 228,7 x 732 cm total; panneaux : 228,7 x 183 cm chacun. MBAC

Une référence encore même plus évidente à l’histoire se trouve juste de l’autre côté de la pièce. Avec ses airs de sous-couche de peinture préparatoire, Kanata (1992), de Robert Houle, est une interprétation au crayon Conté sanguine du tableau La mort du général Wolfe, de Benjamin West. En partie dessin, en partie peinture abstraite, Kanata ressemble un peu à un rouleau de parchemin maintenu déplié par deux volumes.

Peintre abstrait d’abord et avant tout, Houle a aplani l’image et mis tous les éléments au premier plan pour faire ressortir les couleurs, en particulier sur le personnage du guerrier indigène. Au combat, un uniforme flamboyant fait une cible plus facile, mais ici, ce guerrier semble plus observateur que participant, plus spectateur qu’acteur. Toutefois, à ce moment critique de l’histoire occidentale et canadienne, le guerrier se penche sur le général anglais mourant. Bien visible dans les deux œuvres, celui qui semble être dans une posture passive et subalterne dans la version de West devient vigile, en équilibre entre un instant et le suivant.


Kent Monkman, Le Triomphe de Miss Chief (2007), acrylique sur toile, 213 x 335 cm. MBAC

Dans sa série Le paysage éthique, qui complète l’exposition, l’artiste Kent Monkman joue avec les représentations traditionnelles des Premières Nations. Le triomphe de Miss Chief (2007) pourrait facilement être confondu au premier abord avec un paysage historique de l’Hudson River School. Au centre et au premier plan, cependant, le travesti Miss Chief Eagle Testickle porte des talons hauts et une fleur dans les cheveux, pendant que des chérubins le drapent d’un voile rose transparent. Plus qu’un jeu de mots, Miss Chief [ou mischief en anglais, qui signifie espièglerie] est l’alter ego de Monkman, qui apparaît dans les peintures, les photographies, les vidéos et les performances. Parodiant le portrait traditionnel des guerriers autochtones, Monkman réhabilite également la notion d'identité « bispirituelle » présente chez certains groupes indigènes. 

S’inspirant des représentations historiques de ces cultures en général, chacun des artistes présents dans l’exposition a trouvé un moyen d’en prendre le contrepied, que ce soit avec les estampes évocatrices de Niro, les photographies perturbantes mais séduisantes de Pardington, le tableau à teneur politique de Houle ou l’ironique et jubilatoire Miss Chief de Monkman. Délibérés dans leur méthode et précis dans leurs critiques, ils reprennent tous certains éléments des traditions indigènes, même quand ils créent quelque chose de totalement nouveau.

Les quatre œuvres de Shelley Niro, Fiona Pardington, Robert Houle et Kent Monkman, toutes dans la collection nationale, sont présentées dans la salle B204 du Musée des beaux-arts du Canada.

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