Créatures mythiques à Terre-Neuve

  

Albrecht Dürer, La bête aux cornes d'agneau (v. 1496–1497), gravure sur bois sur papier vergé, 38,8 x 27,9 cm. MBAC

Des fantômes aux fées, en passant par les calmars géants qui s’en prennent aux bateaux de pêche, Terre-Neuve est un lieu où folklore et légende ne font souvent qu’un, reflétant l’histoire de l’île, tout en permettant de communiquer ce qui compose la vie quotidienne. Ce lien traditionnel avec le fantastique en fait une province idéale pour accueillir l’exposition itinérante du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Beautés monstrueuses. Bêtes et créatures fantastiques dans l’estampe européenne ancienne.

« Terre-Neuve a un rapport vraiment intéressant avec les fantômes, l’inconnu et l’étrange; ceux-ci sont de près liés à notre histoire », affirme Mireille Eagan, conservatrice, art contemporain, à The Rooms, St. John's, T.-N.-L. « Ces lieux sont chargés de folklore et de récits magiques, et la venue de cette exposition s’en fait l’écho. »

Sonia Del Re, conservatrice adjointe, Dessins et estampes européens, américains et asiatiques au MBAC, a organisé l’exposition, qui regroupe 47 estampes européennes des XVe, XVIe et XVIIe siècles, toutes tirées de la collection de gravures au burin, d’eaux-fortes et de gravures sur bois du MBAC. Les créatures, bêtes et formes humaines vont du beau à l’hideux, du vrai au fictif, de l’étrange au surprenant.


  

Andrea Mantegna, Le combat des dieux marins (partie gauche) [v. 1485–1488], gravure au burin sur papier vergé, 28 x 42,7 cm. MBAC

« Je suis revenue au sens premier de “baroque” qui signifie “perle irrégulière”. Cela m’a amenée à réfléchir à d’autres objets et êtres difformes, affirme Sonia Del Re. J’ai alors remarqué les nombreuses représentations de créatures fantastiques dans les collections du MBAC, qu’elles soient de nature mythologique ou qu’elles soient les protagonistes de récits apocalyptiques. C’est ainsi que le thème de l’exposition a germé dans mon esprit. »

Sonia Del Re s’est aussi penchée sur la racine latine du mot « monstre » pour y trouver inspiration et matière. « Il est issu du verbe latin monstro, qui signifie “se montrer”. J’ai trouvé ce lien intéressant parce qu’il laisse supposer que quelque chose d’inquiétant est sur le point de se manifester. Il ne s’agit donc pas uniquement de légendes et de créations de l’esprit, mais aussi de la réalité, du monde dans lequel nous vivons et de notre conception de celui-ci. »

Les Terre-Neuviens décrivent souvent le monde d’aujourd’hui, tout comme celui d’hier, à travers les actions de créatures fantastiques et de monstres mythologiques. Quand Eagan s’est installée dans l’île, on l’a avertie de dormir sur le côté, car si elle dormait sur le dos, elle était à la merci de la Vieille Sorcière. Cette dernière, qui s’assoit littéralement sur le torse d’une personne et l’empêche de bouger ou de respirer, est une explication colorée de la paralysie du sommeil.

« À Terre-Neuve, beaucoup d’histoires et de récits décrivent une expérience personnelle », explique Cory Thorne, chef du département de Folklore à la Memorial University, à St. John’s. « Quand vous dites que vous avez vu la Vieille Sorcière, tout le monde sait exactement de quoi vous parlez. Pas besoin de donner de détails. »


 

Jacques Callot, La tentation de Saint Antoine (2e version) [1635], eau‑forte sur papier vergé, 35.6 x 46.2 cm ; image: 31.3 x 46.1 cm. MBAC

Thorne ajoute que les parents disent souvent à leurs enfants de ne pas trop s’éloigner de la maison, s’ils ne veulent pas se faire attraper par les fées. Cet avertissement découle-t-il du fait qu’il y aurait vraiment des fées dans la forêt, ou est-ce parce que Terre-Neuve, peu peuplée, est couverte de forêts où les gens se perdent souvent ? La réponse n’est peut-être pas aussi importante que la simple réalité selon laquelle le fantastique est devenu un moyen, pour les habitants, de contextualiser la vie quotidienne. Légendes mises à part, Eagan est convaincue que les visiteurs apprécieront la qualité des œuvres exposées.

« Ce sont des estampes de très haut calibre,», dit-elle. Il est rare que les gens d’ici aient la chance de voir une pièce d’Albrecht Dürer, un parmi les importants graveurs présentés dans cette exposition, ce qui est une autre des raisons pour lesquelles nous voulions l’accueillir. »

Beautés monstrueuses se décline sur cinq thèmes : chimères religieuses, créatures mythologiques, monstres marins, chevaux de guerre et motifs décoratifs.

Selon Sonia Del Re, certaines estampes, dont le célèbre Combat des dieux marins d’Andrea Mantegna, représentent des thèmes mythologiques ou allégoriques. D’autres, comme La Grande Prostituée de Babylone de Dürer, livrent un message plus moralisateur. Quel qu’en soit le thème, le ton ou la signification, il est difficile d’en détourner le regard.

« C’est cette tension entre l’attirance et le rejet que nous ressentons pour l’Autre, l’inconnu, qui est le vrai sujet de cette exposition, ajoute-t-elle. Les monstres incarnent certaines de nos peurs et de nos angoisses, et c’est pour cela qu’ils nous fascinent. »

Beautés monstrueuses. Bêtes et créatures fantastiques dans l’estampe européenne ancienne est présentée à The Rooms, à St. John’s, Terre-Neuve jusqu'au 4 janvier 2015. Cliquez ici pour de plus amples renseignements.

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