Défendre la zone de but, les canadiana de Ken Danby


Ken Danby, Charter, 1978, tempera à l’œuf sur panneau, 71 x 106,7 cm. Musée d’art contemporain de Montréal, Collection Lavalin. Photo : Richard-Max Tremblay

Invitée à visiter le studio de l’artiste Ken Danby situé en périphérie de Guelph (Ontario) peu après son décès survenu en 2007, Shelley Falconer tombe dans un placard sur un manuscrit enveloppé dans du papier kraft brun. 

« Seule la famille connaissait l’existence de ce manuscrit, précise à Magazine MBAC Shelley Falconer, directrice de l’Art Gallery of Hamilton. Ce que j’ai lu m’a laissé bouche bée. Danby raconte où et comment il a créé quantité d’œuvres. Évidemment, le manuscrit n’avait pas été publié. »

La découverte a incité Shelley Falconer et Ihor Holubizky, conservateur principal au McMaster Museum of Art de Hamilton, à discuter de la relation amour-haine entre la communauté artistique canadienne et l’œuvre de Danby. « C’était un réaliste à une époque où la chose était mal vue », dit-elle. Et il a connu un grand succès comme artiste commercial à partir des années 1960. En 1968, la revue TIME a mis en couverture sa peinture du premier ministre Pierre Trudeau. Et sa peinture d’un gardien de hockey est devenue une image emblématique du Canada.


Ken Danby, Matin, 1965, tempéra sur masonite, 55,9 x 91,5 cm. MBAC. © Ken Danby

Issue de la conversation entre Shelley Falconer et Ihor Holubizky, l’exposition présentée cet automne à l’AGH, Beyond the Crease: Ken Danby [Au-delà de la zone de but : Ken Danby], rend hommage à l’artiste à la veille du dixième anniversaire de sa mort et réunit pour la première fois plus de 70 de ses œuvres venant de collections publiques et particulières.

Outre une publication regroupant les images de l’exposition, des essais critiques et des extraits des mémoires inédites de Danby, la rétrospective propose des projections d’un documentaire sur l’artiste réalisé par son fils aîné, le cinéaste Sean Danby. De son côté le Musée des beaux-arts du Canada a prêté Matin (1965), une image d’une grande ferme solitaire dans un champ jaune typique de la technique réaliste de Danby.

Danby est né à Sault Ste. Marie, en Ontario. Inscrit à l’Ontario College of Art en 1958, il abandonne ses études deux ans plus tard en raison de l’importance accordée à l’art abstrait. Il se tourne vers le Photoréalisme et s’inspire des œuvres de l’artiste américain Andrew Wyeth. Lors de sa première exposition individuelle, en 1964, à la Gallery Moos de Toronto, toutes ses œuvres sont vendues.

« Le succès commercial est un éternel problème pour les artistes, note Ihor Holubizky en entrevue avec Magazine MBAC. L’artiste ne doit pas être trop influent. Il ne devrait pas être trop aimé ou avoir trop de succès. L’avant-garde n’aime pas ça. En fait, l’avant-garde exige le contraire. »



Ken Danby, The Red Wagon [La carriole rouge], 1966, tempera à l’œuf sur panneau, 106,8 x 81,3 cm. Art Gallery of Hamilton. Don de Frank H. Sherman in à la mémoire de sa femme Trixie, 1974. Photo : Mike Lalich

Mais Danby a été largement reconnu. Élu membre de l’Académie royale du Canada en 1975 et, plus tard, du conseil de direction du Conseil des arts du Canada et du conseil d’administration du Musée des beaux-arts du Canada, il a reçu d’importantes commandes et notamment dessiné les images de lacrosse, de cyclisme, d’aviron et de canoë-kayak de la série III des pièces de monnaie olympiques des Jeux d’été 1976 de Montréal. 

Danby a aussi été un portraitiste populaire, immortalisant le joueur de hockey Gordie Howe pour la Ligue nationale de hockey ou exécutant des portraits de Tim Horton et de Wayne Gretzky. En 2001, il est nommé au sein de l’Ordre de l’Ontario et de l’Ordre du Canada.

S’il est exact que d’autres réalistes canadiens dont Alex Colville, Mary Pratt et Christopher Pratt sont déjà bien connus lorsque Danby fait ses débuts sur la scène artistique, il n’en demeure pas moins, ajoute Ihor Holubizky, que le Réalisme lui-même « était tombé au plus bas. Beaucoup voyaient le Réalisme comme une technique vide de substance ».

L’exposition regroupe des peintures telles que The Red Wagon [La carriole rouge] (1966) et Charter (1978) dont la composition, note Ihor Holubizky, s’inspire de la symétrie de l’art flamand. Ces images à première vue réalistes et directes ont pourtant té soigneusement construites pour produire un effet précis. « Elles viennent droit vers nous. »


Ken Danby, At the Crease [Dans la zone de but], 1972, tempera à l’œuf sur bois, 71,1 x 10,.6 cm. Collection particulière. Photo : Mike Lalich

Les images de Danby ont suscité et retenu l’attention du public. At the Crease [Dans la zone de but] (1972), une tempéra à l’œuf exécutée au niveau de la glace représentant un gardien de but défendant son filet, est devenue une gravure extrêmement populaire. Ses images de vie culturelle et de paysages canadiens peuvent être qualifiées de canadiana même s’il n’a jamais revendiqué ce terme, disant qu’il peignait des sujets qui plaisaient à l’artiste qu’il était, et non des thèmes représentatifs d’une identité nationale. « Danby ne se souciait pas de savoir si son œuvre allait, ou non, trouver place dans les canons canadiens », ajoute Ihor Holubizky.

Danby écrit dans son manuscrit qu’il peignait des images de sa propre vie et qu’il se trouvait qu’il était Canadien. « En plus d’avoir fait partie de la scène musicale torontoise des années 1960, il a été directeur artistique du Mariposa Folk Festival et a été l’un des propriétaires d’un club de musique folk de Yorkville. Il connaissait Gordon Lightfoot, Ian et Sylvia Tyson, précise Shelley Falconer. Et il a représenté le Canada au moment où émergeaient une confiance et une nouvelle fierté identitaire. Ce qui pourrait entre autres expliquer pourquoi son œuvre fait toujours mouche. » 


Ken Danby, Algonquin (hommage à Tom Thomson), 1997, huile sur toile, 76,2 x 127 cm. Collection particulière. Photo : John Dean. Tous droits réservés. Succession Ken Danby

Danby est mort d’une crise cardiaque en septembre 2007, lors d’une excursion en canot au parc Algonquin. Des années auparavant, il avait peint Algonquin (1997) dans une toile hommage à Tom Thomson, l'influent artiste canadien qui a lui-même trouvé la mort lors d’une excursion en canot dans ce même parc en 1917.

Ihor Holubizky note que si d’autres artistes réalistes ont appartenu à différentes écoles, « Danby suivait sa propre voie et avait sa propre vision ». Dans Algonquin, un rameur solitaire glisse en canot devant un rideau de sapins sombres, un soleil timide éclairant la ligne d’horizon. Seule la perturbation de l’eau que cause le bateau suggère le mouvement. Et si l’image traduisait l’expérience artistique de Danby : un homme seul suivant son propre chemin ?

Beyond the Crease: Ken Danby [Au-delà de la zone de but : Ken Danby] est à l'affiche à l’Art Gallery of Hamilton jusqu'au 15 janvier 2017. Publié chez Éditions Goose Lane, le catalogue de l'exposition est disponible [uniquement en anglais] à la boutique du MBAC.

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