Depuis les plages de Dunkerque : Richard Eurich

Richard Eurich, Les plages de Dunkerque, mai 1940, 1940–41. Huile sur toile, 101.8 x 152.5 cm. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1946. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Dans le film Dunkerque (2017), de Christopher Nolan, il y a une scène où le pilote britannique joué par Tom Hardy survole la côte française et regarde en bas ses compatriotes pris au piège. Ceux-ci lèvent les yeux vers lui et l’acclament, car Hardy vient tout juste d’abattre un avion allemand et de sauver, pour l’instant du moins, quelques vies. Ce moment d’optimisme résonne sombrement, cependant, le Spitfire solitaire de Hardy étant à court de carburant et ne pouvant donc plus assurer même cette maigre défense face à l’assaut aérien germanique. Les soldats – plus de 360 000, dont des Français – lèveront à nouveau les yeux vers le ciel, mais avec terreur et désespoir.

Cette même perspective aérienne est essentielle dans l’huile sur toile Les plages de Dunkerque, mai 1940 de Richard Eurich. L’action se passe au sol, mais la menace existentielle vient d’en haut, ainsi, peut-être, que le salut, qu’il soit apporté par l’homme ou par Dieu. L’artiste réagit immédiatement à ce danger venu du ciel au premier plan de son œuvre. C’est uniquement là que les soldats scrutent le ciel, comme s’ils étaient les seuls assez proches pour voir et entendre ce qui approche, un bombardier Heinkel ou un chasseur Messerschmitt se préparant à mitrailler la plage, ou peut-être encore le vrombissement horrible d’un autre bombardier de plongée Stuka fendant les airs.

Certains soldats lèvent les yeux. Quelques-uns se renversent vers l’arrière, le fusil pointé vers le ciel, dans un geste de défense sans nul doute aussi courageux qu’il est inutile. La plupart des combattants tentent tant bien que mal de faire face à l’épouvantable situation, secourant les blessés ou se mettant en file pour embarquer sur les petits bateaux qui commencent à s’approcher du rivage. Personne ne court, personne n’essaie de se cacher; il n’y a en fait aucun endroit pour ce faire.

La bataille de Dunkerque, qui s’est déroulée entre le 26 mai et le 4 juin 1940, était sans issue, mais a pourtant donné lieu à un véritable miracle. C’est pourquoi la place qu’elle occupe dans l’histoire est si importante, et c’est certainement ce qui a éveillé l’intérêt d’Eurich pour le sujet. Il s’agit de cet événement extraordinaire, la mobilisation de citoyens britanniques ordinaires qui ont traversé la Manche à bord de leurs embarcations modestes pour aider à l’évacuation de leurs forces armées et de celles de leurs alliés, coincées dans le nord de la France et entourées par l’armée allemande. Eurich lui-même a assisté au retour de certains de ces navires à Southampton. Il a vu ce qu’est le courage ultime.

Richard Eurich, Withdrawal from Dunkirk [L’évacuation de Dunkerque], 1940. Royal Museums Greenwich, Londres. © National Maritime Museum, Greenwich, London  (BHC0672)

Le peintre anglais était artiste de guerre officiel et, le 10 juin 1940, il a écrit au Comité consultatif des artistes de guerre (WAAC, de son acronyme anglais) pour proposer le choix de la bataille de Dunkerque comme thème. « Aujourd’hui, je tiens le sujet épique que j’attendais : Dunkerque », dit la lettre (citée sur le site Web des Royal Museums Greenwich). « Cet épisode mérite certainement un tableau, et je me demande si cette entreprise pourrait m’être confiée! » En août, il allait présenter l’œuvre Withdrawal from Dunkirk [L’évacuation de Dunkerque] (actuellement aux Royal Museums Greenwich), qui offre une vue légèrement plus distante, plus au large que dans sa toile du Musée des beaux-arts du Canada. Cette peinture a fait la renommée d’Eurich l’année même, a été exposée à la National Gallery à Londres et a servi d’illustration pour la carte de Noël de la Marine royale. Au total, il a peint trois scènes dunkerquoises, y compris celle du Musée et Dunkirk Beaches [Les plages de Dunkerque], aujourd’hui dans la collection de l’Imperial War Museum London.

Richard Eurich, Dunkirk Beaches [Les plages de Dunkerque], 1940–41. Imperial War Museum London, Londres. Succession de Richard Eurich, tous droits réservés. Photo : avec l’autorisation de l’IWM

Dans son argumentaire au WAAC, Eurich avait invoqué les traditions navales de J.M.W. Turner et Willem Van de Velde. L’influence de ces maîtres – en particulier Turner – est la plus flagrante dans la toile de l’Imperial War Museum, avec ses arrondis et sa tonalité brumeuse. Les tableaux du Musée des beaux-arts du Canada et des Royal Museums Greenwich sont, à l’inverse, plus détaillés et possèdent incontestablement, comme l’a souligné un critique new-yorkais dans les années 1940, « quelque chose du recul d’une peinture hollandaise de villes en ruines au XVIIe siècle ».

Les détails dans la peinture du Musée des beaux-arts sont de nature anecdotique : ici, un soldat tire dans les airs, là d’autres font la queue pour accéder aux secours, ailleurs des hommes sont littéralement balayés sur le sable par la force des explosions. La perspective élevée nous permet une certaine omniscience, de mesurer toute l’horreur et la vaillance qui émanent de la scène. On trouve là une autre influence de ces peintures navales classiques.

Le tableau témoigne de la détresse des gens sur le rivage tout en donnant l’occasion au public de se rendre compte de l’événement sans précédent qui va se jouer. Les soldats se pensaient condamnés, et il leur a sans doute paru réellement miraculeux de voir une telle flotte, des grands navires aux petits bateaux de pêche, en passant par les embarcations de plaisance, apparaître spontanément à l’horizon.

C’est une leçon pour les périodes sombres. Quand l’intolérance et la haine surgissent des recoins obscurs de l’histoire, notre regard se tourne vers l’horizon, vers l’espoir.

 

Les plages de Dunkerque, mai 1940 de Richard Eurich est a l'affiche dans la salle C219 du du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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