Des calendriers pour la postérité

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Jan van de Velde II, Les douze mois de l'année, 1616, eau-forte avec retouches au burin, 19 x 245cm. Don de la collection Meakins-McClaran, Montreal, 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Denis Farley


Qu’ont en commun avec janvier un homme à table, des musiciens de rue et une joute tauromachique? C’est une très bonne question. Si le jeu de la série Douze mois de l’année de 1616 par Jan van de Velde repose sur l’apparence saisonnière du paysage pour décrire visuellement chacun des mois – par exemple un canal gelé pour janvier –, des exemples précédents, comme ceux qui ont été gravés vers 1585 à Anvers, peuvent certainement sembler plutôt énigmatiques au public du XXIe siècle.

Les calendriers actuels comportent généralement une image par mois, bien que celle-ci puisse ne pas nécessairement avoir de rapport direct. Au début du XVIIe siècle, cependant, les artistes cherchaient encore à représenter en images le monde qui les entourait. Le désir de mettre de l’ordre dans le chaos a souvent donné lieu à la sérialité, mode d’organisation ou d’enchaînement des choses ou des concepts sous forme de séries ou de suites. Ainsi, les artistes tentaient de définir le temps en représentant les quatre moments de la journée (matin, après-midi, soirée et nuit) ou les saisons (printemps, été, automne et hiver) à travers un enchaînement d'estampes.

La collection d’estampes Meakins-McClaran, donnée au Musée des beaux-arts du Canada en 2022, contient quinze de ces suites, dont la plupart sont, étonnamment, complètes et uniformes. En d’autres mots, en fonction de l’état et de la qualité de l’impression, ainsi que du papier utilisé et de la condition générale, on peut déduire que les estampes appartenant à une même série ont été conservées ensemble depuis qu’elles ont été imprimés il y a 400 ans. Cela en dit long sur le soin et la valeur accordés à ces ensembles de gravures au cours de quatre siècles.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, L’ange disant à Joseph de fuir en Égypte  – Janvier 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.3 x 34.7 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, Jésus choisissant ses apôtres parmi les pêcheurs – Février 1585, deEmblemata Evangelica, gravure au burin, 26.2 x 35.5 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole du semeur – Mars 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.3 x 35 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole des deux fils et celle des vignerons homicides – Avril 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.6 x 34.9 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, Jésus et la Samaritaine – Mai 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.8 x 35.2 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole du riche insensé – Juin 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 24.9 x 35.1 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, Le bon pasteur – Juillet 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.4 x 35.3 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La cueillette d’épis de blé un jour de sabbat – Août 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.1 x 35.3 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole du figuier stérile  – Septembre 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.2 x 35.9 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole des vignerons homicides – Octobre 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.1 x 35.1 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La parabole du royaume des cieux– Novembre 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 25.8 x 35.1 cm.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, de Emblemata Evangelica, gravure au burin.

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, La Vierge et Joseph à l’auberge – Décembre 1585, de Emblemata Evangelica, gravure au burin, 26 x 35.2 cm

Adriaen Collaert, d'après Hans Bol, Emblemata Evangelica, 1585, gravure au burin, 26 x 36 cm. Don de la collection Meakins-McClaran, Montreal, 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Denis Farley

Trois séries illustrant les mois de l’année, présentées dans le cadre de l’exposition itinérante Le cosmos des collectionneurs. La collection d’estampes Meakins-McClaran, actuellement à l’affiche au Musée des beaux-arts de l’Alberta, à Edmonton, emploient diverses stratégies de représentation. La plus ancienne a été conçue par Hans Bol (1534–1593) et gravée par Adriaen Collaert (1560–1618) à Anvers en 1585. Justement intitulée Emblemata Evangelica, elle repose sur douze scènes du Nouveau Testament, souvent des paraboles, comme celle du semeur, de l’Évangile selon saint Matthieu, pour le mois de mars (la période la plus propice aux semailles en Europe pendant ce que l’on appelle le petit âge glaciaire), et celle du figuier stérile dans l’Évangile selon saint Luc pour septembre (quand les figues sont habituellement mûres pour la cueillette).

Au premier plan à droite dans l’image de septembre, saint Luc auréolé dos au spectateur explique la scène qui se déroule devant lui : à l’extrême gauche, un propriétaire terrien se tient à l’extérieur de son château et interroge son jardinier au sujet d’un figuier planté trois ans auparavant, qui n’a pas encore produit de fruits, et suggère de l'abattre, comme l’explique la parabole. Pendant ce temps, des ouvriers récoltent des tas de fruits dans les autres arbres et les emportent dans des sacs. Au loin, une tour se brise en deux et le sommet s’écroule, suggérant peut-être qu’en l’absence de soin, des ratés sont possibles, comme avec le figuier stérile.

À l’instar des deux autres ensembles, une inscription en latin est placée dans la marge inférieure. Dans Emblemata Evangelica, le texte fait référence à la parabole comme celle de « Luc 13 ». L’instrument de la Balance, l’un des signes du zodiaque associés au mois de septembre, est représenté dans un médaillon au milieu du ciel, au-dessus de la plus haute tourelle du château. Le temps astrologique est ainsi marqué, aux côtés du temps terrestre.

Bien que septembre ne soit pas inscrit, les balances aidaient le public du XVIe siècle à reconnaître le mois représenté, tout comme la référence visuelle à la récolte des fruits. Cette tradition d’associer les activités saisonnières aux mois précis et au zodiaque existait depuis longtemps. Elle dérivait de l’usage visuel médiéval connu comme les Travaux des mois, souvent vus dans des ensembles sculpturaux destinés aux églises et dans des manuscrits enluminés. .  

Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.
Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin.

Adriaen et Jan Collaert, d'après Joos de Momper the Younger, Les douze mois, après 1586, gravure au burin,  26 x 36 cm. Don de la collection Meakins-McClaran, Montreal, 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Denis Farley

Laissant de côté le contenu religieux et poussant plus loin l’idée des Travaux des mois et le zodiaque, le deuxième jeu commence par la représentation étonnante de janvier, avec un homme qui mange, des musiciens de rue et une corrida, le tout situé dans des scènes intérieures et extérieures concomitantes. Le côté droit de la composition conçue par Joos de Momper (1564–1635) et gravée encore une fois par Adriaen Collaert, montre un homme assis à table, sur le point de savourer une cuisse de volaille. Semblant enchâssé dans un trône, le personnage est en fait assis dos à un grand foyer, se tenant au chaud alors qu’il se prépare à prendre son repas, comme dans une image d’un livre d’heures médiéval, un ouvrage de prières chrétiennes, conservé dans la collection de la bibliothèque du Trinity College.

Étant donné le caractère insolite de la perspective, il faut un moment pour comprendre que l’individu dans l’estampe de Collaert est en fait dans une demeure, et qu’il regarde à travers une large ouverture les scènes derrière eux. Il personnifie le Travail du mois de janvier, le festoiement. Dehors, des troubadours masqués divertissent un petit groupe, tandis que d’autres artistes se produisent sur scène et qu’un combat taurin se déroule plus loin dans l’axe central. Alors que notre regard se déplace vers l’imposante forteresse, on remarque les patineurs batifolant sur les douves gelées, signalant le froid de l’hiver.

L’artiste a de nouveau utilisé le motif d’un petit cercle dans le ciel, dans ce cas-ci l’échanson nu de Zeus, Ganymède, vidant deux cruches, dans une représentation habituelle du Verseau, le second signe astrologique associé au mois de janvier. Le verset latin plus bas évoque le Janus à deux visages, dieu des commencements et des transitions, d’après lequel est nommé le premier mois de la nouvelle année. À l’instar de l’image, le texte semble comparer les activités extérieures animées – mais par temps glacial – et le choix avisé d’un repas à l’intérieur à la chaleur du feu.

Jan van de Velde II, January of The Twelve Months of the Year, 1616

Jan van de Velde II, Janvier de la série Les douze mois de l'année, 1616, eau-forte avec retouches au burin, 19 x 245cm. Don de la collection Meakins-McClaran, Montreal, 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Denis Farley

À l’époque où Jan van de Velde le Jeune (1593–1641) publie sa suite en 1616, presque trente ans plus tard, les conventions picturales ont changé. Dans son Douze mois, il utilise un vocabulaire entièrement séculier pour illustrer les temps de l’année, avec lequel le public du XXIe siècle est plus familier. L’artiste a eu accès aux deux suites antérieures de Collaert par l’intermédiaire de son éditeur, Claes Jansz. Visscher (1587–1652), qui en est venu à posséder les planches de Collaert d’après lesquelles les estampes du Musée ont été tirées (ou, autrement, en a fait des copies).

Outre l’abandon de l’imagerie carnavalesque précédemment associée au mois de janvier, la scène de patinage de Van de Velde se déroule dans un village pittoresque, contrairement aux grandes propriétés foncières des gravures flamandes antérieures, comme le souligne à juste titre l’historien de l’art Rob Fucci. Le point de vue est maintenant situé au niveau du sol et non plus en quasi-vol d’oiseau comme dans les anciens tirages. En fait, le nom du mois sous sa forme latine (Ianuarius) et un signe du zodiaque simplifié (les ondulations de l’eau pour le Verseau) sont intervertis, comme pour signifier que la vie sur terre prévaut sur le temps astrologique.

Enfin, l’inscription latine est composée par l’un des collaborateurs littéraires de Van de Velde, Reiner Telle (1558/9–1618) et, ainsi que Fucci l’explique dans sa thèse sur les séries d’estampes de paysages de l’artiste, elle renvoie à une œuvre classique : le poème Fasti d’Ovide en six livres, connu en français sous le titre des Fastes. L’image, telle que décrite dans la deuxième partie du verset, reste néanmoins très actuelle :
Les prairies se recouvrent de givre, les rivières gelées ne coulent plus,
Là où le bateau naviguait
autrefois, observez le garçon qui joue.
(d’après une traduction en anglais de Rob Fucci).

En effet, les deux personnages pratiquant un jeu néerlandais appelé kolf pourraient être confondus avec des hockeyeurs, tandis que l’homme assis sur le bord d’une péniche troquant ses chaussures pour des patins à glace pourrait s’apparenter à un navetteur d’aujourd’hui sur le canal Rideau d’Ottawa.

Cet article est dédié à la Dre Jacqueline McClaran et au Dr Jonathan Meakins.

 

L'exposition itinérante Le cosmos des collectionneurs. La Collection d’estampes Meakins–McClaran est à l'affiche à Art Gallery of Alberta, Edmonton, jusqu'au 28 janvier. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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