Vue d’installation, collection permanente, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, décembre 2019. Ken Lum, Auge, 1986, quatre divans à 3 places, 72 x 432 x 172 cm, don de Ydessa Hendeles, Toronto, 1993, © Ken Lum; Ian Carr-Harris, Une section de la cuisse gauche de Jules César, 1973, table en bois teint, poils, plâtre et texte encadré, 122 x 72 x 53 cm, © Ian Carr-Harris. Photo: MBAC

Désarçonner le spectateur : l’art selon Ken Lum

Auge, de Ken Lum, consiste en une paire de canapés bleu clair poussés l’un contre l’autre. Les bras et les dos ont une hauteur uniforme; leur rencontre enferme les sièges spacieux dans un périmètre de velours ininterrompu, à hauteur de la taille.

Lum l’a réalisée en 1986, l’une de sa série de sculptures de meubles, et le Musée des beaux-arts du Canada l’a acquise en 1993. Sans son titre, ce pourrait être une blague absurde sur la forme, mais à l’instar de pratiquement tout le travail de Lum dans une vaste gamme de techniques sur près de 40 ans, ineptie et langage s’associent en une réprobation sociale à la fois sardonique et explicite. Auge est drôle, mais l’implication (de s’abreuver tous à la même source, du conformisme à tout prix) est, elle, empreinte d’une profonde critique de la consommation.

Le mobilier produit en série a sans doute ses avantages, mais il manque assurément de singularité; l’unicité cède la place à l’uniformité et devient la norme si tout un chacun va dans ce sens. Injecter un peu d’absurdité pour faire ressortir l’étrange, le dérangeant et le carrément mauvais est depuis ses tous débuts la marque de fabrique de Lum.

Ken Lum, Melly Shum HATES Her Job [Melly Shum DÉTESTE son boulot], 1989. © Ken Lum. Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Surtout connu pour ses diptyques photo-texte troublants, ou « portraits logos », Lum fait toujours un clin d’œil aux divisions qui couvent sous la surface lisse de la bienséante société canadienne. Melly Shum HATES Her Job [Melly Shum DÉTESTE son boulot] est constituée d’un texte voisinant avec le portrait d’une jeune asiatique souriante travaillant dans un bureau à cloisons. Dans une police de caractère au style cowboy un peu loufoque, Mounties and Indians [Gendarmes et Indiens] est un autre texte placé sous une photo d’un duo d’agents de la GRC posant, impassibles, avec une famille autochtone canadienne tout sourire.

Dans chaque cas, la tension est forte : Melly, qui est asiatique, peut avoir été orientée vers un travail subalterne, en butte à une discrimination désinvolte qui est le lot de nombreuses personnes de couleur (à la demande générale, Melly Shum HATES Her Job est aujourd’hui une installation permanente sur un mur de la Witte de Withstraat à Rotterdam). Inutile de remonter bien loin dans l’histoire canadienne pour comprendre à quel point Mounties and Indians peut être pénible pour ses sujets, et pour nous : des taux d’incarcération démesurément élevés pour les membres des Premières Nations au rôle de premier plan joué par la GRC dans le transfert forcé des enfants autochtones à l’époque des pensionnats indiens, l’œuvre de Lum hérisse, avec ses déconnexions perturbantes. Et pourtant on rit, à la fois choqués et incrédules, parce que parfois, rire est tout ce que l’on peut faire. C’est amusant et affreux, car c’est vrai.

Ken Lum,
 Allez, debout!, 1991. 
Épreuve à développement chromogène et peinture-émail sur aluminium, 292.2 x 182.4 x 5.9 cm
. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa 
© Ken Lum
Photo: MBAC

Lum a émergé dans les années 1980 à Vancouver en même temps qu’une cohorte d’artistes travaillant en photographie et s’étant fait connaître sous le nom d’« École de Vancouver ». Tandis que des artistes comme Jeff Wall et Rodney Graham vont largement éluder les incidences politiques de leur démarche, Lum s’y frotte sans détour. Ses diptyques sont inflexibles. Ils empruntent au langage de la publicité (photos vives, aux couleurs saturées avec des sujets aux poses étudiées, mélodramatiques) pour parodier les fossés nonchalants et arbitraires créés par les notions de race et de classe. Leur humour caustique va faire mouche et assurer leur popularité. Joyeusement expérimental et formellement hétérogène, Lum va porter ces priorités sur une carrière entière.

Ken Lum, Toronto International Dumpling Festival [Festival international du chausson], 2018 © Ken Lum Photo: avec l'autorisation de l'artiste

À l’automne 2018, je l’ai rencontré alors qu’il préparait son installation International Dumpling Festival [Festival international du chausson] dans le cadre de la Nuit Blanche à Toronto. Pour ce faire, Lum avait répertorié tous les fabricants de chaussons des communautés ethniques si fameusement diversifiées de la ville (dumplings, raviolis et autres empanadas, se disait Lum, étaient l’une des rares sortes de recettes interculturelles que la plupart des traditions culinaires possèdent sous une forme ou une autre). Le soir venu, toute une variété de kiosques déclinant ce met, de la Chine à l’Afrique en passant pas la Pologne et de nombreux autres endroits du monde, étaient à l’œuvre à proximité de l’ancien hôtel de ville, chacun surplombé d’un gigantesque portrait du préparateur de la petite boulette (Lum de démentant pas son inclinaison pour le portrait). L’effet a été de doucher l’idée même de fête : alors que le marché de l’immobilier à Toronto continue à se développer au-delà de tout ce qui est raisonnable ou compréhensible, cette diversité tant célébrée s’étiole chaque jour davantage. Dans un tel contexte, International Dumpling Festival s’est quasiment transformé en veillée pour une ville cosmopolite en train de disparaître sous nos yeux.

Ken Lum, From Shangri-La to Shangri-La [De Shangri-La à Shangri-La], 2010. © Ken Lum Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Avec cette œuvre, Lum fait vivre ses priorités encore sous une autre forme, celle de la pratique sociale, un scénario participatif en situation réelle. Sa volonté de passer d’une stratégie à l’autre caractérise sa longue carrière. Il aura exploré l’idée à travers un éventail vertigineux de techniques. Il passe aisément de l’une à la suivante. D’imposantes installations publiques comme From Shangri-La to Shangri-La [De Shangri-La à Shangri-La],dans laquelle il a construit des cabanes en hommage aux squatteurs évincés des vasières de l’inlet Burrard à Vancouver sur fond d’expansion massive des condos luxueux dans cette ville. Son Four Boats [Quatre bateaux], installation sur le toit de la Vancouver Art Gallery, comprend un grand canot haïda, le bateau du capitaine Vancouver, un cargo surpris à transporter clandestinement des immigrants illégaux et le tristement célèbre Komagata Marude 1914 (dans lequel s’entassaient des migrants indiens auxquels on a refusé l’entrée au pays et qui ont été forcés de rebrousser chemin).

La sculpture de Lum Auge, quant à elle, paraît sans doute moins marquée par les divisions sociales qui grèvent l’essentiel de son œuvre de leur énergie féroce et troublante. Mais oui et non. Auge ne peut qu’être porteuse d’une aspiration, un exercice de réflexion marketing de groupe qui suggère que le luxe – ou l’opulence, ou la valeur esthétique – ne peut qu’avoir une seule dimension. Avec Auge, Lum le reformule en une caisse de résonance et un piège. Sa carrière tout entière est un éloge de la différence non seulement dans la réalité de notre paysage social, mais aussi dans son essence même. Bien sûr, Auge prête à rire, parce que c’est amusant – et parce que c’est vrai.

 

Cliquez pour voir Auge, de Ken Lum, et autres œuvres de l'artiste dans la collection en ligne du Musée des beaux-arts du CanadaUn recueil des écrits de Ken Lum, Everything is Relevant: Writings on Art and Life, 1991–2018est publié par les Presses de l’Université Concordia en janvier 2020. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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