Domestiquer la nature : dans les bois avec Tom Thomson

   

Tom Thomson Le vent d’ouest, hiver 1916–1917, huile sur toile, 120,7 x 137,9 cm. Collection du Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Don du Canadian Club of Toronto, 1926

Le pin et Le vent d’ouest sont réunis cette fois-ci au Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) pour Into the Woods: Two Icons Revisited [Dans les bois. Deux légendes revisitées], une exposition temporaire qui nous invite à dépasser la dimension légendaire de ces œuvres canadiennes pour mieux comprendre l’histoire et la mythologie de ce pays.

Reprenant la démarche de la récente exposition du Musée des beaux-arts du Canada, Comprendre nos chefs-d’œuvre, l’AGO présente ces deux peintures fraîchement nettoyées et restaurées en compagnie des esquisses à l’huile qui les ont inspirées, offrant ainsi une nouvelle chance d’apprécier ensemble les tableaux finis et leurs esquisses préparatoires. Toutefois le groupe de croquis supplémentaires réalisés en même temps par Tom Thomson cède ici la place à une œuvre d’art contemporain de l’artiste autochtone Michael Belmore. 

Andrew Hunter, conservateur Fredrik S. Eaton de l’art canadien à l’AGO, explique à Magazine MBAC : « Nous voulions voir ces peintures dans un dialogue élargi sur la “canadienneté”, sur l’environnement et sur plusieurs enjeux décisifs qui interpellent aujourd’hui le Canada, et voir comment elles s’inséraient dans cette perspective. » Et il ajoute : « Il semble que le Groupe des Sept, Thomson et [Emily] Carr aient continué à perpétuer l’idée que le Canada était une nature âpre et sauvage. Cette notion s’inscrit dans le tissu narratif aussi loin que l’on remonte, dès l’arrivée des Européens qui avaient effectivement cette vision du Canada. La question que je voulais poser, c’était “À quel point est-ce réel ? Vrai ?” »

Certains se plaisent à imaginer le Canada de Thomson comme une immense nature indomptée, note Andrew Hunter, mais c’était pourtant loin d’être le cas. En effet, toutes les ressources de ce pays, tant forestières que minières, ont été exploitées dès le début de la colonisation européenne. Quand Thomson se rend pour la première fois au parc Algonquin, le paysage a déjà radicalement changé.

 

Michael Belmore, Breadth [Amplitude], 2014, argile cuite au raku, feuille de cuivre, 121,92 x 121,92 x 22,86 cm (collection de l’artiste)

« Si vous regardez les tableaux peints par Thomson pendant sa très brève carrière, vous voyez qu’un très grand nombre d’entre eux font explicitement allusion à l’industrie et à l’exploitation forestière dans le parc Algonquin. Et si vous connaissez la nature, vous comprenez en fait qu’il a peint un paysage d’arbres de deuxième, voire de troisième pousse, souligne Andrew Hunter. Plusieurs de ces images célèbres, de ces lumineuses explosions de couleurs d’automne, par exemple le bosquet de bouleaux du paysage d’automne du Pin, représentent en réalité un paysage qui n’a pu exister que parce qu’il avait été complètement déboisé au XIXe siècle.

« C’est l’élimination de l’espèce dominante du parc, le pin blanc, qui a ouvert la voie à toutes sortes d’espèces. Autrement dit, c’est parce que le parc Algonquin a été déboisé que tous ces motifs d’orange étincellent à l’automne. C’est un “paysage fabriqué”, pour reprendre l’expression d’(Edward) Burtynsky. »

Andrew Hunter précise que le pin gris est une espèce qui prospère et se multiplie seulement si le pin blanc a complètement disparu, ce qui explique pourquoi il est aujourd’hui aussi répandu qu’à l’époque de Thomson. Le mythe d’un parc Algonquin sauvage, intact, a été perpétué par le Groupe des Sept et par d’autres qui ont associé ces idées à l’œuvre légué par Thomson.

 

Tom Thomson, Le pin, hiver 1916–1917, huile sur toile, 127,9 x 139,8 cm. MBAC. Acheté en 1918

« Thomson n’était pas comme Lawren Harris, commente Andrew Hunter. Il n’écrivait pas pour le Saturday Night et ne donnait pas de conférences affirmant que les Canadiens étaient un peuple du Nord dans un paysage tourmenté. Thomson peignait des tableaux. Et c’est ce que nous voulons mettre en évidence : que Thomson est en réalité un grand peintre. »

Les deux tableaux et leurs esquisses à l’huile seront présentés avec Breadth [Amplitude], un chevreuil renversé par un véhicule sculpté par l’artiste autochtone contemporain Michael Belmore. Cette œuvre d’argile et de cuivre cuite au raku a été choisie en partie pour illustrer les interactions des artistes contemporains avec la peinture canadienne traditionnelle et en partie pour aborder l’histoire des Premières Nations du parc dans le contexte de l’exposition.

Andrew Hunter poursuit : « Le parc Algonquin fait partie d’une immense revendication territoriale non réglée entre les Algonquins de l’Ontario, le gouvernement de l’Ontario et le gouvernement fédéral. Le litige porte sur les limites des terres ancestrales des Algonquins, qui comprennent une immense ligne de partage des eaux, et concerne la presque totalité du parc Algonquin, et nous voulions aussi soulever cette question. »

« On voit le cadavre du chevreuil, ou ce qu’il en reste, en entrant dans la salle. Il est plutôt brûlé, calciné, et il a été découpé en sections. Quand on l’éclaire, la couche de cuivre qui recouvre ces sections devient luisante. Belmore travaille souvent avec du cuivre, un métal d’une très grande signification dans la culture anishinaabe. »

Into the Woods: Two Icons Revisited sera au Musée des beaux-arts de l’Ontario jusqu'en février 2016. Pour de plus amples renseignements, veuillez cliquer ici.

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