Edmund Alleyn au Musée d’art contemporain de Montréal : des changements à la pelle


Edmund Alleyn, Fête aux lanternes chez les Sioux, peuple pacifique, 1964, huile sur toile, 154,7 x 195 cm. Collection du Musée d’art contemporain de Montréal. Don de Pierre Roy

Dans mon atelier, je suis plusieurs. Rarement exposition a-t-elle eu titre plus pertinent. Mettant en vedette près de cinquante peintures, dessins, films et installations d’Edmund Alleyn (1931–2004), la nouvelle rétrospective du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) révèle toute l’étendue des intérêts et des styles de ce célèbre artiste canadien.

À une époque où les artistes se soucient de leur « marque de commerce » — autrement dit, de créer un style personnel —, l’appétit de changement et d’expérimentation d’Alleyn paraît presque radical. Parfois dans l’esprit du temps et parfois à contre-courant, Alleyn a épousé une incroyable diversité de concepts artistiques allant de la peinture abstraite à l’installation multimédia en passant par le réalisme, les motifs des Premières Nations, le film expérimental et bien d’autres encore.

Une attitude qui n’a peut-être rien d’étonnant compte tenu des bouleversements sociaux de son époque. Né à Québec en 1931, Alleyn déménage en 1955 à Paris et assiste aux premières loges aux turbulences de l’actualité politique des années 1960. De retour au Canada, il s’installe à Montréal en 1971 et découvre que le Québec vit lui aussi une profonde mutation dans le sillage de la Révolution tranquille de la fin des années 1960 et de la crise d’octobre de 1970. Homme de son temps, il crée « un art brillant et réfléchi qui est aujourd’hui reconnu comme l’un des passages les plus importants de l’histoire artistique du Québec », note John Zeppetelli, directeur et conservateur en chef du MAC.


Edmund Alleyn, La Crevasse, 1960, huile sur toile, 131 x 106 cm. Collection particulière

L’exposition s’ouvre sur les peintures abstraites de l’époque parisienne d’Alleyn, soit la fin des années 1950 et le début des années 1960, notamment avec Jacques Cartier arrivant à Québec voit des Indiens pour la première fois de sa vie (1963), une toile prêtée par le Musée des beaux-arts du Canada (ainsi qu’une œuvre plus récente, Anatomie d’un soupir [1999]). Les œuvres de jeunesse exposées dans cette première salle semblent exprimer une recherche d’inspiration intérieure.

Dans la deuxième salle, les œuvres sont tellement différentes que l’on se surprend à vérifier les étiquettes au cas où elles dériveraient d’une autre exposition. À la fin des années 1960, Alleyn délaisse l’abstraction introspective au profit de l’univers Spoutnik des écrans de télévision et des circuits électriques, créant des images au graphisme net et précis. Comme l’atteste l’installation vidéo ALIAS (1969) et ses images terrifiantes des bulletins télévisés — aujourd’hui intégrées à notre mémoire visuelle collective —, ses visions ne viennent plus de son moi intérieur, mais du monde extérieur.


Edmund Alleyn, Introscaphe, 1968–1970, bois, fibre de verre, peinture, circuits électriques et électroniques, système de projection et autres matériaux, 155 × 365 × 105 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec. Don avec charge de Jennifer Alleyn

Au centre de la salle trône Introscaphe, une grande installation ovoïde qui rappelle de loin le film de Woody Allen Woody et les robots. L’idée : inviter le visiteur à s’y glisser (ce qui est impossible dans le contexte de l’exposition) et à fermer la porte au monde extérieur pour regarder un film expérimental. Le choix de l’emplacement, une zone où règne encore le brouhaha désagréable des images d’horreur des bulletins de télévision de la vidéo ALIAS, est un moyen intelligent d’attirer notre attention sur le combat que se livrent le monde intérieur et le monde extérieur.

D’autres œuvres, telle la série warholienne intitulée Femmes dans la foule (1972), présentent un Alleyn jonglant avec le zeitgeist artistique de son époque. À l’instar des Fleurs de Warhol, Alleyn décline ici une même image en de multiples couleurs. Dans une autre salle, il met en scène des portraits sur Plexiglas de personnes placées sur fond de représentations peintes qui empruntent à la fois à de célèbres images artistiques et à des images kitsch de cartes postales, d’où une impression de trois dimensions alors qu’il n’y en a que deux.

« Dans mon atelier, je suis plusieurs exige un regard de 2016. Je crois que l’œuvre d’Edmund Alleyn parle d’un monde très actuel même si une partie remonte à il y a cinquante ans. En tant qu’artiste, il avait déjà engagé un dialogue avec le futur. Ses œuvres technologiques, par exemple, sont en parfait accord avec le monde qui nous entoure aujourd’hui », note Jennifer Alleyn, cinéaste et fille de l’artiste dont l’exposition présente également son film-hommage L’atelier de mon père. 


Edmund Alleyn, Femme dans la foule (8), vers 1972, acrylique sur toile marouflée sur carton, 50,5 x 40,5 cm. Succession Edmund Alleyn

En parcourant les dernières salles, le visiteur découvre sans surprise qu’Alleyn change à nouveau de style à la fin des années 1990. Il revient à la peinture et peint alors de grandes toiles sombres de pièces surréalistes, de bateaux, voire d’un court de tennis oscillant entre le figuratif et le non-figuratif — une ligne qu’il n’a jamais hésité à franchir.

Dans son ardeur à embrasser le changement, à remettre en question le statu quo et à oser la nouveauté, la trajectoire artistique d’Alleyn reflète à bien des égards celle du Québec moderne. Et une fois dans son atelier, Alleyn savait rentrer en lui-même sans jamais quitter des yeux le vaste monde extérieur. 

Edmund Alleyn : Dans mon atelier, je suis plusieurs est à l’affiche au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 25 septembre 2016.

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