Edvard Munch et de nouvelles façons de voir

 Edvard Munch, Nue assise, 1902. Pastel sur carton fort,

 Edvard Munch, Nue assise, 1902. Pastel sur carton fort, 49.9 x 65.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


Pionnier de l’art moderne connu surtout pour son tableau emblématique Le cri (1893), l’artiste norvégien Edvard Munch déclarait en 1889, dans son « Manifeste de Saint-Cloud » : « Je ne peindrai plus d'intérieurs et les gens en train de lire, et les femmes à leur tricot. Je peindrai des êtres qui respirent, sentent, souffrent et aiment ». Ces mots prennent tout leur sens dans son pastel Nue assise, œuvre captivante récemment entrée dans la collection des estampes et dessins du Musée des beaux-arts du Canada. Cette pièce dynamique est plus qu’une simple étude du corps féminin, c’est une vision d’une femme bien réelle, pleine de vie. Elle nous confronte étonnamment sans détour aux jeux de l’amour et du désir sexuel, explorant les émotions et expériences fondamentales humaines les plus intimes sous l’angle de l’immédiateté psychologique propre à Munch.

Edvard Munch, Esquisse d'une tête, verso de Nue assise, 1902. Pastel sur carton fort

Edvard Munch, Esquisse d'une tête, verso de Nue assise, 1902. Pastel sur carton fort, 49.9 x 65.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Ce dernier montre une figure nue aux cheveux foncés et à la poitrine opulente, le regard fixe, presque électrisant, qui incline son corps vers nous, appelant notre participation. Malgré son attitude dégagée, il y a chez ce personnage une certaine assurance triomphante, attitude encore plus visible dans une peinture sur le même sujet aujourd’hui au Sprengel Museum à Hanovre, intitulée elle aussi Nue assise (mais connue également sous le nom de La bête), dans laquelle une femme exhale une impression quasi prédatrice. Et pourtant, dans les deux œuvres, Munch réussit à représenter une femme ouvertement sexuelle sans verser dans la pornographie ou la réification. Ce modèle n’est plus l’objet passif livré au regard, c’est une femme qui affiche dignité et pouvoir, suscitant le désir sans pour autant être privée de sa subjectivité et de son libre arbitre.

Edvard Munch, Nue assise (La Bête), 1902. Huile sur toile

Edvard Munch, Nue assise (La Bête), 1902. Huile sur toile, 94.5 x 63.5 cm. Sprengel Museum, Hanover (KA 18,1965) Photo: bpk Bildagentur / Sprengel Museum / Michael Herling / Aline Gwose / Art

Il y a dans ce dessin une fluidité et une énergie remarquables. On peut voir et deviner la main de l’artiste en action. Des tons de blanc et de pêche servent à souligner la plénitude du corps féminin, accentuant délicatement ses courbes arrondies, tandis que le fond multicolore suggère un lieu intérieur très personnel. Si, d’une certaine façon, le modèle et l’espace semblent se fondre en un tout – les détails des cheveux de la femme se combinant avec les traits bruns derrière elle –, la composition nerveuse de la pièce contraste avec l’effet imposant du personnage, créant une forme de géométrie qui à la fois encadre ce dernier et ajoute de l’éclat à la scène. L’oscillation entre corps et espace, figure et motifs est l’une des marques notables du modernisme.

Edvard Munch, Nue assise (détail), 1902. Pastel sur carton fort

Edvard Munch, Nue assise (détail), 1902. Photo : MBAC

Nue assise est réalisée en 1902, année charnière dans l’évolution artistique de Munch ainsi que dans sa vie personnelle. Au printemps, il expose à la Berliner Secession une frise de 22 toiles sur les thèmes de l’amour, de l’angoisse et de la mort, plus tard appelée La Frise de la vie. On y trouve des œuvres phares comme Le cri (1893), La Madone (1894–95) et Vampire (1893–95). À l’automne 1902, la relation tumultueuse entre Munch et Tulla Larsen, fille d’un prospère marchand de vin norvégien, connaît une fin dramatique : il est blessé à la main d’un coup de feu et entre dans une période d’intense désarroi psychologique.

C’est donc à cette époque d’activité artistique intense et de tourmente émotionnelle que naît Nue assise. Si Munch avait déjà un temps représenté des nus féminins (un tabou conservateur, à ce moment), ce pastel et la peinture qui l’accompagne, parmi d’autres réalisées dans les mêmes années, marquent l’émergence du nu comme genre à part entière dans son œuvre. C’est ce qui poussera plus tard le Norvégien Jens Thiis, historien de l’art et important directeur de musée, à conclure que Munch « est le seul grand peintre du nu féminin que compte l’histoire de l’art norvégien ».

L'exposition d'Edvard Munch à la Galerie Blomqvist, Kristiania, photographié par l'artiste, 1902

L'exposition d'Edvard Munch à la Galerie Blomqvist, Kristiania, photographié par l'artiste, 1902. Kollodion, Munchmuseet, Oslo, ref. MM.F.00012. Photo : Munchmuseet. Autorisé sur CC BY 4.0   https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/legalcode

Si ce pastel peut de prime abord sembler une première esquisse préparatoire, Munch l’exposera en 1902 comme œuvre à part entière à la galerie Blomqvist de Kristiania (aujourd’hui Oslo). On l’aperçoit, ainsi que le tableau Nue assise, dans une photographie d’installation prise par l’artiste lui-même. L’importance accordée par Munch à ces œuvres est une nouvelle fois démontrée par la présence du tableau à la célèbre exposition Sonderbund à Cologne en 1912, où l’on pouvait découvrir un panorama époustouflant de l’art moderne des débuts, avec un accent particulier mis sur le travail de l’artiste.

Ce pastel entre au Musée des beaux-arts du Canada en provenance d’une collection particulière canadienne. Au départ acquise en 1928 en Allemagne, l’œuvre est arrivée au Canada lorsque la famille a fui les persécutions nazies et elle était demeurée en sa possession depuis – nous sommes très reconnaissants à la famille pour avoir facilité cette acquisition. Nue assise est l’un des premiers dessins de Munch – si ce n’est le premier – à faire partie d’une collection publique au pays; il y rejoint deux tableaux saisissants de l’artiste, prêtés à long terme.

 

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