Emily Carr, Un automne en France (détail), 1911. Huile sur carton fort, 49 x 65.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Emily Carr en Bretagne : le tournant artistique

On ne sait jamais où se tenait précisément l’artiste quand il ou elle a peint un paysage en particulier, ni même s’il est encore possible de retrouver l’endroit aujourd’hui. Parfois, cependant, un virage inattendu sur une route ou une perspective qui s’ouvre sur un chemin peut mener à la découverte. Tel est précisément ce qui m’est arrivé lors d’un récent voyage en Bretagne, région la plus occidentale de la France. Armée d'images des tableaux d’Emily Carr, j’avais l’intention de reconstituer le parcours de l’artiste canadienne en Bretagne, de marcher et d’explorer les lieux où elle avait passé du temps.

Emily Carr et sa sœur Alice (qui parlait un peu français et a servi d’interprète) ont quitté Victoria à l’été 1910, traversé le Canada en train à bord du Canadien Pacifique, puis pris un navire de ligne pour traverser l’Atlantique jusqu’à Liverpool. De là, les sœurs ont embarqué pour la France. L’idée d’Emily était de s’immerger dans le nouveau courant artistique moderniste. Elle écrira : « Tout le monde disait que Paris était au sommet de l’art et je voulais suivre le meilleur enseignement que je connaisse ». En France, dans les ateliers parisiens comme en plein air à la campagne, elle a complètement abandonné l’art figuratif qu’elle pratiquait et enseignait. C’était le style qu’elle avait étudié lors de précédents séjours à l’étranger, d’abord à San Francisco (1890–1893) et ensuite en Angleterre (1899–1904). Sa clientèle britanno-colombienne aimait ses aquarelles charmantes et réalistes, mais n’allait pas, comme il est apparu, avoir la même inclination pour son style français nouvellement adopté.

Emily Carr, Indian Village, Alert Bay, 1908. Aquarelle sur papier, 37.5 x 55.9 cm. Collection de VBCE, Vancouver Bullion & Currency Exchange. Image avec l'authorisation d'Alan Klinkhoff Gallery.

L’huile de Carr Un automne en France, de 1911, un des chefs-d’œuvre de l’artiste aujourd’hui dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada et actuellement en tournée dans le cadre de l’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons, était l’une des œuvres téléchargées sur mon iPad contenant photos d’archives et images des peintures. Cette toile illustre clairement son tournant artistique de peintre traditionnelle à moderniste. La scène montre un promontoire rocheux avec une étendue d’eau esquissée au-delà. Le plan intermédiaire est délimité par des roses, mauves, jaunes, bleus, verts et oranges vifs, présentant ce qui est sans doute un feuillage d’automne, des peupliers, des haies et des champs dorés, cultivés, clos. Au premier plan se trouve un petit groupe de constructions en pierre, vraisemblablement une ferme et ses dépendances. Carr a travaillé à grands traits de pinceau résolus et avec des couleurs éclatantes pour rendre non pas tant des détails géographiques, mais plutôt sa propre expérience de l’essence du spectacle qui s’offrait à elle. Elle a cherché à saisir l’énergie du paysage et à exprimer ce qu’elle-même ressentait. Ceci marque une rupture complète avec le style figuratif qui était le sien auparavant et un changement également dans sa propre perception de ce qui constituait une démarche artistique.

Emily Carr, Un automne en France, 1911. Huile sur carton fort, 49 x 65.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Où en France se trouvait Carr quand elle a opéré cette mutation? Ses propres écrits nous apprennent qu’elle était tombée sérieusement malade à Paris et avait dû quitter la ville pour recouvrer la santé. Elle a d’abord travaillé en périphérie, puis s’est installée au début 1911 dans le petit village médiéval de Crécy-en-Brie pour y étudier auprès d’« Harry Phelan » Gibb, artiste anglais expatrié qu’elle avait d’abord rencontré à Paris. C’est à Gibb et à sa femme Harriet, appelée Bridget, que Carr rend hommage pour lui avoir patiemment expliqué ce nouvel art et lui avoir appris le vocabulaire pour en parler.

Emily Carr, Maison en Bretagne, 1911. Huile sur carton, 33 x 41 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Don de Max Stern, Montréal, 1982 Photo: MBAC; Nous avons maintenant la confirmation que le tableau a bien été peint dans la région de Saint-Efflam

Après le retour de sa sœur Alice à Victoria au début de l’été, Emily s’est rendue avec les Gibb en Bretagne, où elle résidait dans un hôtel modeste en front de mer dans le village de Saint-Efflam, près de la ville de Plestin-les-Grèves, avec sa magnifique plage de sable s’étirant en bordure de la Manche. Après un été productif, elle s’est rendue plus au sud en Bretagne pour se former auprès d’une autre professeure, l’artiste néo-zélandaise Frances Mary Hodgkins, dans la ville portuaire de Concarneau. Avec Hodgkins, Carr a changé de technique et peint à l’aquarelle en plein air, croquant rues et bâtiments, employées de boutiques et artisans dans la partie médiévale fortifiée de la ville, à l’opposé de son hôtel. Elle a également peint les voiliers caractéristiques dans le port, ainsi que des scènes de marché.

Le tableau Un automne en France n’a pas été peint à Concarneau, mais plus tôt, alors qu’elle travaillait l’huile avec Gibb à Saint-Efflam. En 1991, le commissaire Ian Thom, dans son catalogue d’exposition Emily Carr in France, écrit qu’il témoigne d’une « confiance dans l’utilisation de la couleur, du traitement de l’espace et de l’application de la peinture » et démontre l’influence de Gibb qui, à l’époque, travaillait dans le style fauviste. Les adeptes de ce courant, alors appelés les « fauves » car les couleurs vives qu’ils privilégiaient étaient sans rapport avec une palette réaliste, utilisaient de grands, larges, « amples traits de pinceau et des formes planes, abstraites », cherchant en tout cela à capter le dynamisme de l’espace et de la forme plutôt que proposer un rendu réaliste.

Alors, où chercher à Saint-Efflam pour trouver la vue immortalisée dans Un automne en France? Dans son autobiographie, Carr écrit qu’elle « se promenait dans la campagne, nécessaire à croquis à l’épaule ». Tenant pour acquis qu’elle marchait à partir de son hôtel, j’ai commencé un travail de détective en partant de là. Derrière les bâtiments restants de l’hôtel se trouve un remblai escarpé. De nos jours, il y a un sentier pédestre au sommet, mais en 1911, ce sentier était plutôt une petite voie ferrée reliant les villages locaux.

Ancienne voie de chemin de fer au sommet de la colline à Saint-Efflam. Photo : Kevin Neary/Kathryn Bridge

Un pont sur chevalets et des voies de garage y sont d’ailleurs encore en place. Des vestiges occasionnels de routes d’accès, en friche et délabrés, mènent à d’anciennes fermes ou croisent des ponts à carriole le long de la voie ferrée. En escaladant à travers les broussailles en amont de l’ancienne voie, on tombe sur un véritable maillage de champs, certains encore exploités, d’autres, non. Des haies non entretenues les séparent et il y a beaucoup plus de grands arbres à feuilles caduques qu’il ne devait en exister en 1911. Il n’est pas simple de se faire une idée du paysage, car les routes y sont rares, les propriétés privées bloquent l’accès et la végétation, luxuriante, bouche les vues.

La même vue qu’Un automne en France, photographiée en 2018. Le promontoire escarpé se nomme Le Grand Rocher. Photo : Kevin Neary/Kathryn Bridge

Parcourant le chemin dans un sens et dans l’autre, je finis par apercevoir une colline au loin. Par moments, sous une certaine perspective, on peut distinguer la mer. Soudain, une trouée fortuite entre les arbres dévoile un contour familier dans le lointain; il s’agit à n’en pas douter de la même colline que dans Un automne en France, avec son ensellement caractéristique entre deux formes rocheuses arrondies et ce promontoire identique faisant face à la mer, mais l’angle n’est pas tout à fait le bon. Quelques centaines de mètres plus loin, la silhouette de la colline, l’interface entre la mer et le rivage lointain correspondent plus étroitement. Malheureusement, il y a trop d’arbres et trop de terres privées qui interrompent la vue pour trouver avec exactitude où se trouvait Carr, mais en prenant une photographie et en la comparant au tableau, la correspondance est incontestable. Il s’agit bien de la scène peinte par Carr, ce qui confirme sa présence. Une carte précise le nom du promontoire, Le Grand Rocher, lequel, vu du bord de l’eau, a une stature imposante. Aujourd’hui, une route menant à la ville suivante, Saint-Michel-en-Grève, passe à proximité, tout comme le faisait la petite ligne de chemin de fer en 1911.

Nous connaissons maintenant avec certitude le site d’Un automne en France, ainsi que le nom de la colline que Carr a représentée. C’est une petite, mais importante note en bas de page pour la chronologie de l’aventure française de Carr. Ce n’est qu’une parmi plusieurs peintures qui ont maintenant un lieu géographique attitré, ce qui, dans certains cas, a permis d’apporter des correctifs à certains titres. Mais beaucoup de travail d’enquête reste à mener pour d’autres œuvres peintes par Carr en Bretagne.

 

On peut admirer des tableaux d’Emily Carr dans les salles A105 et A108 du Musée des beaux-arts du Canada. De nombreuses informations sur les peintures françaises d’Emily Carr figurent dans la nouvelle publication qui accompagne l’exposition Emily Carr Fresh Seeing: Modernism and the West Coast, à l’affiche à l’Audain Art Museum (jusqu’au 19 janvier 2020), avant d’être présentée à la Galerie d'art Beaverbrook, à Fredericton (1 March – May 31, 2020), sous le titre, en français, Emily Carr : une vision nouvelle – le modernisme français et la côte ouest. Un automne en France, de Carr, figure actuellement dans l’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons, à l’affiche à la Fondation de l’Hermitage, Lausanne (du 24 janvier au 24 mai 2020), avant d’être présentée à l’automne 2020 au MBAC.

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