Enrichir la collection d’art historique canadien. Le don Koffler

Lawren S. Harris, Lac du Nord à l’automne, v. 1923, Huile sur toile,

Lawren S. Harris, Lac du Nord II, v. 1926, Huile sur toile, 82 x 102 cm. Don de Murray et Marvelle Koffler, Toronto, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Famille de Lawren S. Harris Photo : MBAC


La noble entreprise du collectionnement d’art tient autant à l’histoire des collectionneurs qu’à celle des artistes et de leurs œuvres. Murray et Marvelle Koffler cultivaient une passion profonde pour les arts au Canada, reflet de leur amour pour le pays. Cinq tableaux importants – par Tom Thomson, Lawren Harris, Emily Carr et Marc-Aurèle Fortin – généreusement donnés par leur succession à la collection d’art canadien récent du Musée des beaux-arts du Canada, sont maintenant présentés dans les salles d’art autochtone et canadien.

Ces œuvres de la donation Koffler datent de 1912 à 1942, une période particulièrement florissante pour l’école canadienne de peinture de paysage. Ils constituent un excellent ajout aux fonds de la collection nationale. La plus ancienne est l’esquisse de Lac du Nord, de Thomson (v. 1912), emblématique des explorations de l’artiste dans le parc Algonquin, sujet qui va le fasciner jusqu’à sa mort prématurée en 1917. Dans la même veine, Lac du Nord II, peint par Harris en 1926, synthétise à merveille les accomplissements de son créateur dans l’élaboration d’une vision moderniste de la sérénité et de la splendeur de la nature au Canada. Les deux tableaux de forêt réalisés par Carr dans les années 1930 prennent le contre-pied de la tradition stylisée du naturalisme, tandis que le Saint-Urbain en hiver de Fortin est une ode à la vie rurale paisible du Québec, évoquant les effets du temps sur la condition humaine.

Tom Thomson, Lac du Nord, v. 1912. Huile sur toile, collée sur planche

Tom Thomson, Lac du Nord, v. 1912. Huile sur toile, collée sur planche, 18 x 25,8 cm. Don de Murray et Marvelle Koffler, Toronto, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Pour comprendre la formidable puissance des esquisses croquées par Tom Thomson dans la nature, il faut non seulement examiner le paysage choisi mais s’intéresser également à ses éléments picturaux. Les plus importants sont la couleur, la texture et l’unité de composition. Autodidacte et intuitif, Thomson réagit à la magnificence du paysage ontarien avec authenticité et fraîcheur. Mettant à profit ses talents de graphiste, il va construire une vision très personnelle de son environnement comme source de toute créativité. Les motifs qu’il y observe sont ainsi rendus par un agencement de la masse, des surfaces et des traits. Travailler au grand air lui inspire sa quête passionnée d’un art représentatif d’une symbolique de vie en symbiose avec le monde naturel.

L’imaginaire du passage des saisons au parc Algonquin va rapidement s’imposer dans le vocabulaire personnel de Thomson. Transcendant les effets purement décoratifs, il représente dans Lac du Nord le ciel et l’eau par une série de larges bandes horizontales. La division stricte, presque géométrique, découle d’expérimentations antérieures et d’un traitement non conventionnel du paysage l’ayant mené à créer une structure de composition qui lui est propre. Thomson convertit l’expérience directe du monde naturel en une synthèse abstraite de paix et de tranquillité. Il se démarque de ses contemporains par un sens palpable du territoire et une conscience aiguë de la beauté de celui-ci. Sa sensibilité aux changements d’ambiance est sans équivalent. Le brio avec lequel Thomson manie l’unité de composition confère à ses paysages une aura de romantisme.

Lawren S. Harris, Lac du Nord II, v. 1926, huile sur toile

Lawren S. Harris, Lac du Nord II, v. 1926, Huile sur toile, 82 x 102 cm. Don de Murray et Marvelle Koffler, Toronto, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Famille de Lawren S. Harris Photo : MBAC

Peu après la première exposition du Groupe des Sept en 1920, les explorations menées par Lawren S. Harris pour définir une vision moderne de la peinture de paysage atteignent un tournant. L’artiste rejette les limites imposées par l’observation naturelle au profit d’une transposition de celle-ci dans une symbolique du paysage nordique du Canada. Lac du Nord II, réalisé en 1926, est un exemple de son rendu moderniste du paysage qui se rapproche par certains aspects de l’esquisse de Thomson. La cohésion dans la composition s’inscrit dans le prolongement de l’idéal théosophique que Harris avait déjà fait sien et qui imprègne cette scène, sorte d’effigie immobile d’une conviction qu’aucun déchaînement de forces ne saurait ébranler. Le peintre, qui évacue de son tableau tout contenu historique ou humain, y insuffle toutes les caractéristiques emblématiques qui en font un créateur à part parmi ses contemporains.

Home of Lawren Harris, 1927, photograph published in Canadian Homes and Gardens in June 1928

Photographie du salon de la maison de Lawren S. Harris à Ava Road à Toronto, publié en juin 1928 dans Canadian Homes and Gardens

Dévoilée lors de l’exposition de 1928 du Groupe des Sept, cette toile va demeurer propriété de Harris jusqu’en 1934. C'était accrochée dans le salon de sa maison d’Ava Road à Toronto, où elle est photographiée pour illustrer un article publié en juin 1928 dans Canadian Homes and Gardens

Une version antérieure de cette même composition, peinte vers 1923, est acquise par R.S. McLaughlin. Le tableau est donnée plus tard à la Collection McMichael d’art canadien. Les deux œuvres témoignent des efforts que consacre l’artiste à l’expérimentation picturale à cette période. L’air pur et vif d’automne transcende l’inspiration de Harris : lumière céleste, forêt sombre dans les collines au loin, eaux tranquilles du lac flanquées de branches d’arbres stylisées sont d’éléments caractéristiques de ses peintures d’Algoma. Parlant de leurs voyages dans cette région, A.Y. Jackson, compagnon habituel de Harris dans ces voyages de peinture, décrit en ces termes cette relation profonde entre le sujet et la vision : « Je ne connais nul décor plus impressionnant au Canada pour le peintre de paysage. Il porte en lui un ordre sublime… »

Emily Carr, Puits de lumière au coeur de la forêt, v. 1935-37. Huile sur toile et Une chose sans nom, 1937. Huile sur toile

Emily Carr, Puits de lumière au cœur de la forêt, v. 1935–37. Huile sur toile, 86,8 x 76,3 cm. et Une chose sans nom, 1937. Huile sur toile, 112,5 x 69 cm. Don de Murray et Marvelle Koffler, Toronto, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

À l’autre bout du continent, Emily Carr se rebelle contre la mentalité puritaine liée à ses origines anglaises et se passionne pour sa Colombie-Britannique natale très tôt dans sa vie. Son art, libre de contraintes et anticonformiste, s’exprime par des images qui saisissent l’essence de la nature telle qu’elle la perçoit, une démarche sans équivalent dans la peinture canadienne. L’artiste, qui vit seule et a un penchant naturel pour une existence à l’écart, imprègne ses créations d’une atmosphère d’isolement évocatrice de l’énergie naturelle de la forêt.

Distincte et introvertie, comme c’est le cas pour Thomson et Harris, elle recherche la solitude dans les régions reculées, préférant peindre l’ambiance et l’âme de la forêt et l’immortaliser comme le cycle de la vie, de la mort et de la résurrection. Dotée d’une sensibilité innée à l’univers environnant, elle va s’efforcer d’exprimer toute la puissance du monde naturel à mesure qu’elle le côtoie. Sa toile de 1937, Une chose sans nom, concentre l’esprit de la forêt, incarnant ainsi le destin de l’humanité. L’énergie est célébrée en tant que source fondamentale de l’existence. Avec Puits de lumière au cœur de la forêt (v. 1935–1937), la lumière du jour inonde le tapis forestier, alimentant la vie qui anime les arbres. La composition est baignée dans une atmosphère empreinte à la fois de sérénité et de mélancolie, offrant au spectateur un refuge, loin des fardeaux de l’ère moderne.

Marc‑Aurèle Fortin, Saint-Urbain en hiver, 1940–1942. Huile sur planche

Marc‑Aurèle Fortin, Saint Urbain en hiver, 1940–1942. Huile sur planche, 95,1 x 120,8 cm. Don de Murray et Marvelle Koffler, Toronto, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Fondation Marc-Aurèle Fortin / SOCAN (2022) Photo : MBAC

Le particularisme régional et son approche moderne à la peinture sont également central dans la production artistique de Marc-Aurèle Fortin. Considéré comme le peintre de paysage québécois le plus important, celui-ci voue à sa province natale une authentique vénération et va travailler en solitaire pendant l’essentiel de sa carrière. Ses vues de maisons campagnardes, comme Saint-Urbain en hiver, sont peintes sous les éclairages des différentes saisons et comportent souvent des références autobiographiques. Expressions de la condition humaine, elles traitent de l’inéluctable passage du temps. Saint-Urbain en hiver est empreinte d’un hommage à la vie quotidienne à la campagne, aux accents à la fois patriotiques et profondément nostalgiques.

C’est d’ailleurs le modernisme de ses peintures qui distingue Fortin de ses contemporains. D’une grande maîtrise technique et créativité, l’artiste déploie une harmonie de couleurs remarquable à la résonance quasi musicale, excellant en cela à mettre en avant sa propre vision picturale poétique. On peut voir dans ses scènes du Québec des fragments psychologiques de ses propres expériences.

La donation Koffler est un véritable hommage à l’engagement des collectionneurs envers la philanthropie et la préservation de notre patrimoine culturel. Ces peintures acquises récemment viennent certes enrichir la collection nationale, mais elles contribuent également à nous faire comprendre comment les artistes canadiens du XXe siècle ont su tirer parti des expériences locales dans l’exploration des thématiques régionales.

 

Ces cinq tableaux sont actuellement exposés dans la salle A108 du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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