Fête au Manitoba de William Kurelek : Impressions visuelles de la vie rurale au Canada

William Kurelek, Kermesse au Manitoba, 1964. Huile sur masonite, 121.9 x 152.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession William Kurelek, avec l’authorisation de Wynick/Tuck Gallery, Toronto Photo: MBAC

Kermesse au Manitoba​ (1964), une huile sur Masonite de William Kurelek, saisit un événement typique de la vie des Canadiens des Prairies: une fête ukrainienne généralement associée à un mariage ou à un anniversaire. À la fois précise et symétrique, la construction soigneuse de la scène témoigne avec éloquence du style de l’artiste. Les deux files d’invités qui arrivent par la droite et par la gauche attirent le regard vers le centre de la composition où elles se rejoignent. Les mâts et les lanternes disposés à intervalles réguliers sous la tente divisent l’espace en son centre tandis que trois grandes tables en occupent le périmètre. Kurelek dépeint ici une de ces réunions sociales qui réunissaient les communautés d’immigrants  des Prairies. Ses propres parents s’étaient établis dans l’Ouest canadien dans les années 1890, pendant la première vague d’immigration ukrainienne; lui-même est né en 1927 dans la ferme familiale de Whitford, en Alberta, et a été éduqué au Manitoba. Ses images des Prairies inspirées des récits des fermiers, du train-train des villes et de la routine quotidienne reflètent son appartenance à cette région.

Kermesse au Manitoba​ a été acheté par le Musée des beaux-arts du Canada en 1965, un an après avoir figuré dans une exposition personnelle de l’œuvre de l’artiste à la galerie Isaacs de Toronto, An Immigrant Farms in Canada. Kurelek avait alors indiqué s’être inspiré des fêtes des communautés rurales du Manitoba, notamment celles des voisins de sa famille, à Stonewall : « De temps en temps, ils organisaient une grande fête pour les Ukrainiens du district. Quand les amis de Winnipeg et leur parenté et les amis proches d’autres origines ethniques s’y ajoutaient, la maison ne pouvait pas accueillir tout le monde. … Les jours de mariages ou autres, les premiers invités arrivaient avant midi et chaque famille était accueillie par un air interprété par un orchestre local. Toutes les tables regorgeaient de spécialités ukrainiennes et canadiennes … ».

William Kurelek, Le pionnier ukrainien, n° 5, 1971–76. Acrylique, mine de plomb, crayon de couleur sur masonite, 152 x 121.7 cm. Transfert de la Chambre des communes du Parlement du Canada, 1990. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession William Kurelek, avec l’authorisation de Wynick/Tuck Gallery, Toronto Photo: MBAC

Les scènes exaltant le multiculturalisme canadien peintes par Kurelek à partir des années 1960 lui ont valu une grande reconnaissance tout au long de sa carrière. Elles sont aujourd’hui conservées dans des collections publiques au Canada et ailleurs dans le monde, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Point tournant dans sa carrière selon l’historienne d’art Marilyn Baker, ces tableaux figurent dans un ouvrage de 1966, Canadian Painting: A Century of Art Education, marquant son intégration dans l’histoire officiel de l’art du Canada. En 1967, Kurelek a 40 ans lorsqu’il participe à l’exposition du Musée des beaux-arts du Canada soulignant le centenaire de la Confédération, Trois cents ans d’art canadien.

L’immigration ukrainienne au Canada est mouvementée au XXe siècle. Le pays accueille de grandes vagues d’immigrants après la Première et la Seconde Guerres mondiales, lorsque l’intégration de l’Ukraine à la nouvelle Union soviétique multiplie le nombre de personnes déplacées et lorsque les réfugiés fuient l’Europe ravagée par la guerre. Les images de Kurelek illustrent également les populations immigrantes polonaise et juive d’Europe de l’Est car celui-ci estime qu’elles ont toutes vécu une expérience similaire d’immigration et d’adaptation à la vie canadienne. Fête au Manitoba est l’une de ses scènes typiquement canadiennes qui mettent en lumière la mosaïque multiculturelle du Canada. Parlant de ses autres toiles exposées avec Kermesse au Manitoba​ en 1964, l’artiste déclare : « Je pensais que l’histoire valait certainement la peine d’être racontée. … en tant que Canadiens … nous pouvons être fiers de nos ancêtres pionniers – qui ont  défriché et cultivé la terre. Mon père a joué un rôle plutôt typique, que j’ai découvert par expérience. »

William Kurelek, Le limier du ciel, 1965. Lithographie sur papier vélin, 66 x 50.8 cm; image: 45.3 x 34 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession William Kurelek, avec l’authorisation de Wynick/Tuck Gallery, Toronto Photo: MBAC

Se préparant à une carrière d’enseignant, Kurelek s’inscrit à l’Université du Manitoba. Il obtient son baccalauréat en lettres et sciences humaines en 1949, puis s’inscrit à l’Ontario College of Art (OCA) [aujourd’hui l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario]. En 1950, il décide pourtant de laisser tomber le programme de l’OCA et de partir en autostop pour San Miguel de Allende, au Mexique, afin d’étudier sous la direction d’artistes, probablement José Orozco ou David Alfaro Sisqueiros. Dans son autobiographie parue en 1973, il confie qu’il se cherchait alors comme artiste. Les deux peintres mexicains ayant quitté l’école, il repart cinq mois plus tard pour le Canada, au printemps de 1951. Peu après son retour, il se rend à Montréal, embarque sur un navire en direction de Londres et traverse l’Atlantique pour obtenir une aide psychiatrique, soigner son anxiété et sa dépression et devenir artiste.

Kurelek a peint de nombreux tableaux lors de ses hospitalisations en psychiatrie en Grande-Bretagne. Dans son autobiographie, il explique avoir lui-même admis ce qu’il appelait ses troubles de « dépersonnalisation ». Ainsi bénéficiait-il de soins tout en effectuant une thérapie par l’art, un traitement novateur récemment adopté en Angleterre qu’il avait expressément demandé à suivre à l’hôpital Maudsley et à l’hôpital Netherne pour améliorer sa santé mentale et développer ses talents d’artiste. Parlant de l’importance et de l’objectif de ce voyage, Mary Jo Hughes souligne que la Grande-Bretagne était un chef de file mondial de la thérapie par l’art au début des années 1950 et que l’artiste aurait pu avoir entendu parler de cette technique dans ses cours de psychologie de l’Université du Manitoba. Rappelons que l’art-thérapie, une pratique consistant à utiliser le processus créatif comme une forme de traitement de maladies mentales, a été acceptée en Angleterre avant d’être reconnue au Canada. 

Après un apprentissage de deux ans comme maître-encadreur, Kurelek rentre au Canada en 1959 et cherche un emploi dans son domaine à la galerie Isaacs de Toronto. Lors de l’entrevue d’embauche, Isaacs s’intéresse aux talents artistiques de son candidat parce que le cadre qu’il lui présente pour démontrer ses capacités professionnelle entoure entre autres une de ses propres toiles. Plus tard, en 1960, Isaacs offrira à Kurelek sa première exposition personnelle. Dans le catalogue de l’exposition William Kurelek: The Messenger organisée en 2011 à l’Art Gallery of Victoria, Isaacs se souvient que Kurelek continuait à dépeindre la culture canado-ukrainienne et qu’il participait au vernissage de ses expositions vêtu des traditionnelles chemises brodées ukrainiennes.

William Kurelek, Reminiscences of Youth [Souvenirs d’enfance], 1968. Techniques mixtes sur panneau dur, 125.1 x 149.5 cm. The Thomson Collection at the Art Gallery of Ontario, AGOID.104143. © Succession William Kurelek, avec l’authorisation de Wynick/Tuck Gallery, Toronto Photo: Michael Cullen

Outre l’identité ethnique que reflètent les œuvres de Kurelek, leurs cadres faits main, dont celui de Kermesse au Manitoba​ évoquant un motif de broderie fabriqué par l’artiste lui-même avec du bois patiné provenant de la ferme de son père, incarnent un autre aspect de son style. Faisant corps avec le tableau, ils se révèlent un prolongement des idées exprimées sur la toile. Dans Reminiscences of Youth [Souvenirs d’enfance] (1968) par exemple, aujourd’hui dans la collection du Musée de beaux-arts de l’Ontario, une nouvelle scène s’étend sur le cadre, repoussant les limites du plan de l’image au-delà de la toile et créant une interaction entre les deux. En effet, le cadre offre l’image d’un jeune garçon couché dans son lit, rêvassant à son enfance dans les Prairies représentées au-dessus de lui, sur la toile. Fusionnant avec audace le talent du peintre et celui de l’encadreur, les cadres de Kurelek refoulent la notion traditionnelle d’une image confinée à sa toile.

William Kurelek, Le pionnier ukrainien, n° 4, 1971–76. Acrylique, mine de plomb, crayon de couleur, gouache ? sur masonite, 152.3 x 121.5 cm. Transfert de la Chambre des communes du Parlement du Canada, 1990. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession William Kurelek, avec l’authorisation de Wynick/Tuck Gallery, Toronto Photo: MBAC

Kurelek a aussi écrit et illustré des livres, créant des œuvres telles que The Ukraniain Pioneer [Le pionnier ukrainien] (1980) et The Polish Canadians [Les Canadiens d’origine polonaise](1981). Il est aussi l’auteur de deux livres pour enfants, A Prairie Boy’s Winter (1973) et A Prairie Boy’s Summer (1975), ce dernier ayant obtenu deux prix du New York Times. Rendant hommage à sa promotion du patrimoine canadien, le Gouvernement du Canada a acheté Le pionnier canadien, une série de six tableaux destinés à la Chambre des communes du Parlement qui se trouvent aujourd’hui dans la collection de Musée des beaux-arts du Canada.

Kermesse au Manitoba​ de William Kurelek est présenté dans la salle A112 au Musée des beaux-arts du Canada. Pour en voir plus, visionnez la collection en ligne du Musée. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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