Fort Simpson : l’œuvre historique de Frederick Alexcee

Frederick Alexcee, Fort Simpson, v. 1900, huile, mine de plomb, encre et aquarelle sur coton

Frederick Alexcee, Fort Simpson, v. 1900, huile, mine de plomb, encre et aquarelle sur coton, 53,4 x 133,2 cm. Acheté en 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


Auteur basée à Ottawa qui accueille souvent des visiteurs en les amenant au Musée des beaux-arts du Canada, j’ai dans mon circuit d’œuvres historiques Fort Simpson, de Frederick Alexcee (v. 1853/1857–1944). Accrochée dans les salles d’art autochtone et canadien, la peinture est une représentation de Fort Simpson, dans le nord de la Colombie-Britannique, au début du siècle dernier. Au moment où l’artiste crée la pièce vers 1900, la colonie est déjà établie depuis environ 70 ans en tant que poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH).

À l’origine, ce comptoir est situé là où le fleuve Nass se jette dans l’océan Pacifique. Il est déménagé en 1834 dans la péninsule Tsimpsean entre les fleuves Nass et Skeena. Le fort, aussi appelé Port Simpson et, depuis 1986, Lax Kw’alaams (place des roses sauvages), s’inscrit dans une stratégie visant à affirmer la domination de la CBH sur les marchands de fourrures américains concurrents dans le cadre du commerce maritime. Il a été nommé en l’honneur d’Aemilius Simpson, négociant en fourrures, hydrographe, arpenteur et capitaine de navire, venu travailler sur le fort, mais qui meurt peu après son arrivée. Outre les administrateurs européens et les employés de la CBH, la colonie rassemble des membres des Nations autochtones environnantes, notamment Haïda, Tlingit, Nisga’a et Tsimshian. Elle réussit à conserver le monopole de la CBH sur la fourrure provenant de l’intérieur des terres. Avec la propagation de l’épidémie de variole du nord-ouest du Pacifique en 1862, les Premières Nations subiront des pertes dévastatrices, le taux de mortalité atteignant 70 % pour les personnes vivant près de la colonie; les Tsimshians seront les plus touchés. Le christianisme s’installe avec l’arrivée d’un missionnaire laïc anglican nommé William Duncan et, plus tard, du révérend Thomas Crosby, pasteur méthodiste, dont la femme Emma crée la Crosby Girls’ Home. Une école pour garçons est aussi fondée en 1890. Les deux établissements sont intégrés en 1893 au système de pensionnats autochtones de la Colombie-Britannique sous le nom de Port Simpson Residential School.

Fort Simpson suit la trajectoire typique d’un établissement colonial. Ce qui est rarement rapporté dans les détails des récits qui portent sur l’histoire et la perspective coloniales, c’est le fait qu’à chaque instant, à la même période, les Autochtones réfléchissent et cherchent également à comprendre l’évolution du paysage, ainsi qu’à documenter ce dont ils sont témoins et ce qu’ils vivent. On peut se demander à quoi pensait le Tsimshian Alexcee quand il a peint la scène de cette communauté à la limite de la terre et de l’eau.

Frederick Alexcee, Fort Simpson (détail), v. 1900

Frederick Alexcee, Fort Simpson (détail) v. 1900. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Dans Fort Simpson, la structure du fort colonial, avec ses tours de guet, figure au centre, servant de séparation entre les collines et le rivage. L’espace entre le fort et l’eau, qui remplit la moitié inférieure du tableau, compte les bâtiments et les mâts totémiques composant le village autochtone à l’extérieur des murs d’enceinte. Les constructions de plain-pied – sur pilotis pour s’adapter à la montée et la descente des eaux – sont du style de bâtiments attestés également par ses contemporains artistes, comme Emily Carr et A.Y. Jackson. Dans le travail de ces derniers, on note souvent l’absence d’humains. L’œuvre d’Alexcee est, en revanche, remplie de personnes en mouvement – des adultes rassemblés devant la rampe d’une maison longue, des enfants courant ensemble sur la berge, d’autres allant et venant dans des embarcations, un chien se tenant à côté de deux personnages. Comme le tableau est relativement petit, les figures sont minuscules. Bien qu’elles soient dominées par l’architecture environnante, elles donnent à la pièce un rythme qui pousse l’observateur à s’en approcher. Les coups de pinceau de l’artiste sont des gestes brefs par lesquels il communique beaucoup de choses sur l’époque.

Frederick Alexcee, Modèle d’aviron, sans date

Frederick Alexcee, Modèle d’aviron, sans date. UBC Museum of Anthropology, Vancouver. Photo : © UBC Museum of Anthropology/Jessica Bushey

Également sculpteur, Alexcee alimente autant le commerce de curiosités que les cérémonies sacrées. À une période où le gouvernement fédéral interdit les rituels et autres types de pratiques culturelles, et où la domination croissante du christianisme infériorise les spiritualités et visions du monde autochtones, il se forme comme halaayt (graveur chamanique) et continue de sculpter. Des exemples de sa production figurent dans la collection du musée d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique. Celle-ci compte aussi l’une des quelques peintures connues de Fort Simpson réalisées par Alexcee.

Frederick Alexcee, Fort Simpson, British Columbia [Fort Simpson, Colombie-Britannique], 1802 [i.e. 1902?], huile sur toile,

Frederick Alexcee, Fort Simpson, British Columbia [Fort Simpson, Colombie-Britannique],  1902(?], huile sur toile, 43,7 x 147,7 cm. Wellcome Collection, Londres, 45055i. Photo : Avec l’autorisation de la Wellcome Collection.

En ce qui concerne la représentation de la colonie, dans son tableau de 1902 conservé dans la Wellcome Collection à Londres, il présente au spectateur une autre perspective. Ici, le fort est éclipsé par les résidences de la communauté autochtone. L’œuvre comprend aussi le vapeur Beaver, de la CBH, déjà en récupération à l’époque. Détail intéressant, Alexcee avait doublé la toile avec le papier peint gaufré de l’intérieur du navire.

En 2013, les tableaux Pole Raising at Fort Simpson, B.C. [Mât totémique à Fort Simpson, C-B] (v. 1900) d’Alexcee et The Crazy Stair (The Crooked Staircase) [L’escalier fou] (1928–1930) de Carr ont fait les manchettes après des enchères record, le premier ayant atteint presque trois fois la somme attendue. Les deux peintures illustrent les bâtiments et mâts totémiques des peuples autochtones vivant sur la côte ouest, et ces ventes sont entrées dans l’histoire de l’art canadien. 

Vue d’installation de Canadian West Coast Art: Native and Modern en 1927 au Musée des beaux-arts du Canada,

Vue d’installation de Canadian West Coast Art: Native and Modern en 1927 au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Bibliothèque et Archives du MBAC

Il est intéressant de noter qu’en 1927, des œuvres d’Alexcee et de Carr avaient été présentées ensemble dans le cadre de l’exposition collective du Musée intitulée Canadian West Coast Art: Native and Modern. Le directeur Eric Brown écrit dans le catalogue que l’objectif de l’événement est « de réunir pour la première fois le travail artistique des tribus de la côte ouest canadienne et celui de nos créateurs aboutis dans une tentative d’analyser les relations des uns aux autres ». À cette époque, la production des Premiers Peuples de la côte ouest retient déjà l’attention générale, mais le regard colonial interprète encore l’œuvre selon la perspective anthropologique qui considère les pratiques et l’esthétique artistiques européennes comme la norme à laquelle se mesurer. De plus, des pièces comme les tableaux de Fort Simpson par Alexcee, qui ne correspondent pas aux idéaux occidentaux de ce que devrait être la production culturelle autochtone, ne sont pas aussi désirables.

Les toiles d’Alexcee offrent un aperçu de son monde en mutation. Il invite les spectateurs dans le paysage dont il est témoin, illustrant l’époque où les peuples européens et autochtones formaient des communautés étroitement imbriquées. À sa manière, Alexcee nous permet de voir au-delà du cadre, offrant une autre perspective sur l’histoire.

 

Fort Simpson de Frederick Alexcee est présenté dans la salle A103 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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