Horace Walpole, Strawberry Hill et « Anecdotes of Painting in England »

John Carter, La tribune à Strawberry Hill, v. 1789 (aquarelle sur papier,

John Carter, La tribune à Strawberry Hill, v. 1789. Aquarelle sur papier, 59,2 × 49,5 cm. The Lewis Walpole Library, Yale University (789.00.00.73dr++)


Horace Walpole (1717–1797) est surtout connu aujourd’hui pour sa volumineuse correspondance – que l’on peut maintenant consulter en ligne – et pour Strawberry Hill, son extraordinaire demeure de Twickenham à Londres. C’est là qu’il installe une presse à imprimer et crée certaines des publications les plus prisées de la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle. En 1762, il entreprend la réalisation d’Anecdotes of Painting in England [Anecdotes de la peinture en Angleterre], première histoire détaillée de l’art du pays, du Moyen Âge au milieu du XVIIIe siècle. Richement illustrée et imprimée en petite série, elle devient rapidement objet de collection autant qu’ouvrage de référence en matière d’histoire de l’art nationale. Grâce au Fonds de dotation Clifford M. Brown, le Musée des beaux-arts du Canada a pu faire l’acquisition d’un ensemble de la première édition de cette illustre parution.

On ne peut dissocier Walpole de sa demeure de Strawberry Hill – sorte d’alter ego physique, réceptacle de son imagination et de ses fantaisies. C’est ce bâtiment, pièce maîtresse en fait de sa collection, qui aura marqué l’esprit de ses contemporains. Son propriétaire le fait décorer en style néogothique, transposant à l’échelle domestique des modèles monumentaux en pierre en faisant appel au bois, au plâtre et au papier mâché. Pour Walpole, le gothique propose une esthétique de la fantasie et de l’inventivité, idées alors en vogue, mais contestées, dans l’art du XVIIIe siècle. Il met à l’honneur l’innovation, les effets décoratifs spectaculaires de lumière et de couleur, et se permet un emprunt ludique à des références historiques. Il explore différents aspects du pouvoir évocateur de l’art médiéval avec Le Château d’Otrante, premier roman « gothique », qui mêle Moyen Âge, fantastique et horreur – des idées toujours d’actualité à notre époque. Une aquarelle à la Yale University montre la pièce spectaculaire aménagée pour accueillir ses plus précieuses curiosités. Pour Walpole, il s’agit d’une forme de sanctuaire pour les œuvres qu’il collectionne, des documents historiques et des talismans visant à stimuler l’imagination.

John Carter, Vue de l’intérieur de l’imprimerie à Strawberry Hill, 1785? (plume et encre avec aquarelle sur papier

John Carter, Vue de l’intérieur de l’imprimerie à Strawberry Hill, 1785[?]. Plume et encre avec aquarelle sur papier, 20,4 × 28,4 cm. The Lewis Walpole Library, Yale University (33 30 copy 11, fol. 240r)

Il y a à Strawberry Hill un autre volet, plus modeste, mais d’égale importance pour Walpole : sa presse à imprimer, qu’il installe en 1757 et qui, avec quelques interruptions, va demeurer en usage jusqu’à sa mort. Fier de ce passe-temps, il trie sur le volet les hôtes qu’il convie à la voir, et celle-ci va devenir aussi célèbre que la villa elle-même. En ce XVIIIe siècle très conscient de l'hiérarchie et du rang social, Walpole l’homme du monde, fils d’un premier ministre et qui héritera plus tard d’un comté, se prend parfois à se présenter comme imprimeur et libraire : « J’imprime beaucoup mieux que je n’écris, et j’adore mon métier ». Le fonctionnement de la presse est confié à un imprimeur de métier, Walpole se réservant le choix des textes, agissant autant comme directeur de publication que comme correcteur d’épreuves.

Les éditions varient en taille, tout comme les publics pour ces productions. La publication la plus réduite ne compte que six exemplaires d’un même ouvrage, destinés à l’usage privé des amis de Walpole; dans d’autres cas, les tirages sont de plusieurs centaines de livres, vendus sur le marché de livre londonien. La Strawberry Hill Press ne tarde pas à se tailler une solide réputation, même si Walpole a des doutes quant à la lecture effective des œuvres qu’il publie, se demandant si elles ne sont pas plutôt perçues comme des curiosités et des objets de spéculation financière.

Frontispice et page de titre du premier tome des Anecdotes de Walpole,1762

Le frontispice et page de titre du premier tome des Anecdotes of Painting in England de Walpole, 1762. Acquis grâce au Fonds de dotation Clifford M. Brown pour la recherche et la bibliothèque. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Anecdotes of Painting in England a pour origine l’acquisition par Walpole d’une partie des archives du graveur et antiquaire George Vertue (1684–1756). Les manuscrits inédits de ce dernier représentent un matériel très diversifié. Les intérêts de Walpole sont par contre plus ciblés et, pour les besoins de son livre, il sélectionne, réécrit et ajoute à ses sources. S’inspirant du modèle général inauguré par Giorgio Vasari avec Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes en 1550, Anecdotes est un recueil de biographies et un survol du mécénat couvrant la période du XIIIe au XVIIIe siècle. Respectant la chronologie des règnes, la somme vise une histoire exhaustive et critique, étayée par des preuves documentaires, l’histoire orale et des observations personnelles. Walpole va s’efforcer d’y reproduire des portraits authentiques d’artistes majeurs; on voit par exemple ici celui de la célèbre peintre Mary Beale (1633–1699), objet d’une biographie conséquente basée sur des sources originales.

Certains indices de l’idée que se fait Walpole des difficultés inhérentes à la rédaction d’une histoire de l’art nationale et, de la même manière, du chauvinisme de l’auteur, affleurent dans la préface du premier tome : « En Italie, où l’art de la peinture a été élevé à un degré de perfection formidable, la vie des peintres a été consignée dans un nombre infini de volumes, à eux seuls suffisants à constituer une petite bibliothèque. [...] La France, qui ne peut s’enorgueillir d’avoir ni de tels maîtres, ni une élocution aussi hyperbolique, s’arrange cependant par la vanité à compenser ce qui lui fait défaut en ces matières. [...] Notre pays, loin d’errer toujours en vantant ses propres créations, n’a pas le moindre ouvrage à proposer sur les œuvres de ses peintres. Pour dire vrai, il n’a que rarement vu naître un véritable génie dans cette profession. La Flandre et la Hollande nous ont envoyé les plus grands dont on saurait se vanter. Ce fait même pourrait, non sans raison, rendre perplexe le lecteur face à un ouvrage dont l’entreprise première est la célébration des arts d’un pays si parcimonieux dans sa production d’artistes de talent. L’objection est notable, ce qui fait que, plutôt que de l’appeler The Lives of English Painters, j’ai tout bonnement intitulé ce livre Anecdotes of Painting in England. »

Portraits de Mary et Charles Beale. Planche du troisième tome des Anecdotes de Walpole

Portraits de Mary et Charles Beale, planche du troisième tome des Anecdotes de Walpole. Acquis grâce au Fonds de dotation Clifford M. Brown pour la recherche et la bibliothèque. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Les Anecdotes seront imprimées à Strawberry Hill entre 1762 et 1771; cependant, le dernier tome, consacré à l’art du XVIIIe siècle, ne sera publié qu’en 1780, Walpole craignant que ses commentaires sur ses contemporains puissent froisser quelques susceptibilités. Un autre volume viendra s’ajouter, comportant un catalogue des graveurs œuvrant en Angleterre et, à juste titre, une biographie de Vertue.

Le long processus d’impression de l’ouvrage va s’étirer fortuitement : en plein milieu de la production des deux premiers tomes, l’imprimeur de Walpole, inquiété par la justice, prend la fuite; un deuxième fait de même; ce n’est qu’un troisième qui termine le travail et restera par la suite. Ces incidents vont ajouter à la complexité habituelle de la fabrication de livres imprimés manuellement, notamment les modifications de texte en cours d’impression, le réajustement des caractères typographiques, le retrait et remplacement des feuilles pour corriger des erreurs, l’emploi de différents types de papier et les modifications quant aux tirages de l’édition. Tout cela est visible dans la série que possède le Musée. À l’époque, il n’est pas rare que les lecteurs personnalisent leurs livres, ajoutant du matériel en complément au texte. Dans ce cas-ci, un des premiers propriétaires a relié quelques épreuves originales des estampes reproduites par les illustrateurs de Walpole, créant ainsi une forme d’annotation quant au modèle et sa copie.

Le fait que Walpole se soit érigé en arbitre du bon goût, associé au prestige de Strawberry Hill (la demeure comme l’activité d’édition), n’est pas étranger à l’accueil reçu par les Anecdotes. Walpole va augmenter et réimprimer cet ouvrage, et des tirages et suites subséquents seront publiés jusque durant tout le XXe siècle, contribuant à nourrir l’histoire de l’art en Angleterre.

 

Share this article and subscribe to our newsletters to stay up-to-date on the latest articles, Gallery exhibitions, news and events, and to learn more about art in Canada.​

À propos de l'auteur