Ignatius Sancho : l’un des modèles célèbres de Thomas Gainsborough

Thomas Gainsborough, Ignatius Sancho, 1768, huile sur toile

Thomas Gainsborough, Ignatius Sancho, 1768, huile sur toile, 73,7 × 62,2 cm. Acheté en 1907. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


La vie d’Ignatius Sancho est remarquable : écrivain et compositeur de talent, premier Britannique noir à voter à des élections nationales, abolitionniste, il compte aujourd’hui parmi les personnalités les plus connues de la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle. Son enfance est marquée par la violence, la perte et la résistance. Ses parents sont réduits en esclavage vers 1729 et embarqués pour la « traversée du milieu », de la Guinée vers Carthagène, en Colombie, dans la vice-royauté espagnole de la Nouvelle-Grenade. Né sur le bateau, il est baptisé Carlos Ignacio ou Charles Ignatius par l’Église catholique à son arrivée en Amérique du Sud (plus tard dans sa vie, il choisira de ne conserver qu’« Ignatius »). Sa mère meurt peu de temps après de maladie et son père se suicide pour échapper à l’esclavage. Le souvenir de cette époque va être préservé par d’autres, esclaves comme lui, qui transmettront plus tard son histoire familiale.

Orphelin vers l’âge de deux ans, il est emmené en Angleterre et confié à trois sœurs du quartier de Greenwich, à Londres, où il va passer les dix-huit années suivantes comme domestique. Elles l’appellent Sancho, en référence à Sancho Panza, le serviteur facétieux de Don Quichotte, nom qu’il va néanmoins décider de garder, peut-être parce qu’il apprécie l’esprit et l’humour du personnage. Des années plus tard, dans une lettre à l’illustre romancier Laurence Sterne, il se rappelle : « […] J’ai été placé dans une famille pour qui l’ignorance était le meilleur et unique gage d’obéissance. Le peu de lecture et d’écriture que j’ai pu acquérir l’a été au prix d’une détermination inlassable […] ». Le duc de Montagu, qui vit à proximité, l’encourage, lui donnant des livres et demandant aux sœurs de lui assurer une éducation, ce qu’elles vont cependant refuser.

En 1749, âgé d’environ vingt ans, Sancho s’enfuit et cherche refuge chez la veuve du duc, qui va en faire son majordome. Selon la loi anglaise, les personnes esclaves étaient considérées comme un bien, et le recours de Sancho à la duchesse douairière s’avère avisé : sa protection va lui assurer sa liberté. Après la mort de celle-ci en 1751, il va être le valet de chambre de son gendre George Montagu, le parrainage de la famille se poursuivant ainsi sur deux générations. Écrivant à Sterne, Sancho note : « […] La seconde partie de ma vie a été, grâce en soit rendue à Dieu, vraiment privilégiée, consacrée au service d’une des meilleures familles du royaume ».

Durant ces décennies, il poursuit son auto-éducation, lisant abondamment, apprenant à jouer et à composer de la musique, publiant ses compositions, tout en observant la haute société et ses mœurs. Il fréquente également les théâtres londoniens – une véritable passion chez lui –, mais aussi les maisons de jeu et tavernes de la ville. Cité dans Literary Anecdotes of the Eighteenth Century (1815), son ami William Stevenson remarque : « Rares sont les hommes à avoir vu autant de la vie humaine, dans toutes ses conditions, du prince au mendiant; et personne, je ne crains pas de l’affirmer, n’a fait meilleur usage que lui du savoir accumulé de ses observations ». Une idée du tempérament, du brio, de l’humour et de l’esprit frondeur de Sancho, ainsi que des préjugés subis par les Britanniques noirs, est bien illustrée par une anecdote de Stevenson : « J’ai souvent été témoin de sa patiente indulgence, lorsque quelque grossier personnage donnait libre cours à ses a priori contre son teint d’ébène, ses traits africains et sa corpulence. Un exemple en particulier de son animosité virile, quand ses sensibilités étaient blessées par une personne de mise [sociale] supérieure, me revient si clairement en mémoire que je ne peux m’abstenir de le raconter : Nous marchions […] quand, à quelques pas devant nous, un jeune mondain a dit à qui l’accompagnait, assez fort pour être entendu, “Othello noir de fumée”. Ceci n’a pas échappé à mon ami Sancho, qui, se plaçant sans attendre en travers de son chemin, s’exclama d’une voix tonitruante, avec une expression qui figea le scélérat : “Oui, monsieur, de tels Othello, on n’en croise qu’une fois par siècle”, claquant de sa main sur son bedon généreux. “Des lago comme vous, il y en a plein les bas-fonds. Je ne vous retiens pas, monsieur!” »

Souffrant de la goutte, Sancho quitte son poste de valet de chambre de Montagu en 1773 pour ouvrir une épicerie à Westminster. Entre autres marchandises, il vend du tabac et du sucre des Antilles, produits du travail forcé – ce dont il est bien conscient, et qui témoigne à quel point l’esclavage et l’exploitation coloniale se sont profondément immiscés dans le quotidien. Commerçant, il fait partie de la petite classe moyenne noire de Londres. En tant que contribuable et propriétaire, il peut voter aux élections nationales de 1774 et 1780, premier Britannique d’ascendance africaine dans ce cas.

Première édition des Letters of the Late Ignatius Sancho, an African (Londres, 1782) illustrée d’une estampe de Francesco Bartolozzi d’après le portrait de Sancho

Première édition des Letters of the Late Ignatius Sancho, an African (Londres, 1782) illustrée d’une estampe de Francesco Bartolozzi d’après le portrait de Sancho. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Sancho est actif dans l’édition, tant par ses écrits dans les journaux que comme compositeur, mais ce sont ses lettres échangées avec son cercle d’amis auxquelles il accorde la plus grande importance. Sancho est d’un naturel très sociable : il compte parmi ses proches et mécènes des acteurs, écrivains, artistes, gens d’affaires et aristocrates, et fréquente aussi les domestiques, marchands, artisans et la communauté afro-britannique. L’art épistolaire est un élément essentiel dans la bonne société : dans sa forme la plus personnelle, il a le pouvoir de transcender les hiérarchies sociales, permettant de cultiver les réseaux d’entraide, de bon entendement et de mécénat. Les lettres peuvent alors circuler au-delà de leur destinataire, car elles sont diffusées auprès de la famille et des amis, recopiées à la main ou publiées.

Dans les années 1770, l’une de ses missives à Laurence Sterne paraît ainsi sous forme imprimée, portant cet aspect de sa vie à l’attention du public. Il s’agit notamment à la fois d’un hommage à Sterne, l’un de ses héros, et d’un appel à son aide le priant de mettre à profit son talent et sa célébrité pour dénoncer l’esclavage « […] tel qu’il est aujourd’hui pratiqué dans nos Antilles. – Ce sujet, traité à votre manière remarquable, pourrait alléger le joug (peut-être) de beaucoup – ne serait-ce qu’un seul – Dieu miséricordieux! – quelle réjouissance pour un cœur généreux! »

La célébrité de Sancho ne va connaître son apogée qu’après la mort de celui-ci en 1780, quand, deux ans après, ses amis publient un recueil de ses lettres en vue d’amasser des fonds pour Ann, sa veuve, et leurs enfants. Le livre est un vrai succès, et l’esprit et l’humanisme de Sancho deviennent des armes pour la cause abolitionniste. Un exemplaire de la première édition des Letters of the Late Ignatius Sancho, an African, préfacée d’une courte biographie, est conservé à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, et une version accessible en ligne peut être consultée à la Hathi Trust Digital Library. D’autres éditions suivront au XIXe siècle, dont une publiée par le fils de Sancho, William, libraire.

Le portrait de Sancho réalisé par le grand peintre Thomas Gainsborough (1727–1788) figure parmi les tableaux les plus connus du Musée, un emblème de l’histoire britannique du XVIIIe siècle et l’une des premières acquisitions de l’institution. Les deux se rencontrent en 1768 à Bath, station thermale à la mode, probablement présentés par le duc et la duchesse de Montagu, dont Gainsborough peint également le portrait cette même année. On voit Sancho non pas en domestique, mais en gentilhomme et homme de goût, vêtu avec raffinement, posant élégamment, une main dans son gilet, affable. Une tradition qui doit remonter à Sancho lui-même veut que la toile ait été « […] faite en une heure et quarante minutes » le 29 novembre 1768 – une démonstration de la virtuosité de Gainsborough. L’œuvre a ancré cette représentation de Sancho dans l’imaginaire, notamment celui des lecteurs de ses Lettres, où elle était reproduite en estampe.

En 1820, Elizabeth, fille de Sancho, fait cadeau de la peinture à William Stevenson, ami et correspondant de ce dernier, en remerciement de son soutien indéfectible. Celle-ci va demeurer dans la famille Stevenson jusqu’à sa vente aux enchères en 1903 à un marchand d’art londonien. Quatre ans plus tard, le Musée en fait l’acquisition de la galerie montréalaise William Scott and Sons; il s’agit du premier tableau européen historique à être acheté pour la collection nationale.

 

Soyez des nôtres au Musée pour ces deux événements : Le 25 novembre, les signataires de la Déclaration pour les personnes d’ascendance africaine des Nations Unies présenteront le programme intitulé Notre héritage commun – Notre histoire – Notre humanité et Le colloque Acquérir différemment, produit par le Musée des beaux-arts du Canada et l’Université du Québec en Outaouais (UQO) dans le cadre du Partenariat Des nouveaux usages des collections dans les musées d’art du Groupe de recherche et de réflexion CIÉCO. Le portrait de Sancho sera prêté pour l’exposition Entangled Pasts, 1768 – Now: Art, Colonialism and Change à la Royal Academy de Londres (3 février – 28 avril 2024). Il existe une abondante littérature sur Sancho et son œuvre, dont des éditions savantes de ses Letters par Vincent Carretta (Broadview Editions, 2015) et par Paul Edwards et Polly Rewt (Edinburgh University Press, 1994), qui constituent une excellente introduction à sa vie. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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