John Smart et son portrait de sa fille Anna Maria

John Smart, Anna Maria Smart, fille de l'artiste, 1785. Aquarelle et gouache sur ivoire, 3.1 cm hauteur. Don de la famille Tippet, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: RCL, MBAC

John Smart (1741–1811) est l’un des peintres miniaturistes les plus importants du XVIIIe siècle, époque où le genre est en vogue. Souvent portés comme bijoux ou accompagnant leur propriétaire, les portraits miniatures ont alors une fonction d’objet-souvenir de conjoints, de membres de la famille, d’amis ou d’amoureux. De par leur nature même, ils font partie des œuvres d’art les plus intimes, destinés qu’ils sont à être tenus et observés de près. Pourtant, l’érudition traditionnelle va souvent faire peu de cas des miniatures et de leurs créateurs : on en voudra pour preuve que l’un des dictionnaires classiques sur l’histoire de l’art ne fait aucune mention de Smart.

Né et formé à Londres, Smart atteint la notoriété vers 1770. Il possède une maîtrise remarquable de cette technique complexe et impitoyable, qu’il va pousser à sa limite. Son œuvre se caractérise par un sens soutenu de l’observation et de l’attention à la physionomie. Plus que le caractère du personnage lui-même, Smart met de l’avant la ressemblance. Ses sujets apparaissent vêtus au goût du jour, élégants, confiants, mais quelque peu réservés, conformes aux idéaux de l’image de soi en vigueur dans la bonne société.

Smart se construit une carrière fructueuse à Londres, qu’il ne quittera qu’en 1785 pour les Indes, où il va passer presque dix ans avant de revenir en Angleterre. Là, il vit à Madras (aujourd’hui Chennai), un comptoir du golfe du Bengale administré par la Compagnie britannique des Indes orientales. Institution mi-publique, mi-privée, la Compagnie est le moteur de la colonisation des Indes par les Anglais. Smart est l’un des nombreux artistes et aventuriers à faire le voyage jusqu’au sous-continent à la faveur de l'expansion coloniale britannique. À Madras, il compte parmi ses clients des colons et des agents de la Compagnie des Indes orientales, mais il reçoit aussi des commandes de magnats locaux comme Muhammad Ali Khan, qui dirige Arkât, toute proche, et agit en mécène des artistes et artisans anglais.

Smart laisse sa famille à Londres et n’amène avec lui que sa fille aînée Anna Maria (1766–1813), possiblement pour tenir la maison. Acquise récemment par le Musée des beaux-arts du Canada, cette miniature d’Anna Maria date des premiers mois après leur arrivée en septembre 1785. À cette époque, l’artiste signe ses œuvres avec la lettre « I », visible ici au-dessus de l’épaule gauche du sujet. Inconnu des experts jusqu’à présent, il s’agit du premier portrait de sa fille à être parvenu jusqu’à nous. Elle est tournée vers le spectateur, sa tête légèrement inclinée et les yeux grand ouverts plus expressifs que dans la production habituelle de Smart. Le portrait a peut-être été peint comme gage d’affection pour son prétendant, Robert Woolf, avec qui elle se mariera au mois de juillet suivant. Woolf est un attaché au service civil de la Compagnie des Indes orientales, et la vie du futur couple sera liée aux Indes pendant de nombreuses années – même s'ils passent également beaucoup de temps séparés, lorsqu'Anna Maria retourne en Angleterre. Ils auront neuf enfants.

La miniature va demeurer dans la famille et échoir à la petite-fille du modèle, Cornelia Grindon, épouse d’Henry William Tippet, un pasteur anglican. En 1848, le couple immigre au Nouveau-Brunswick, où il joue un rôle actif dans la vie locale et l’église. Le portrait va ensuite se transmettre dans la famille Tippet, jusqu’à son don à la nation l'an dernier. C’est à la fois la première œuvre de Smart et le premier portrait miniature britannique du XVIIIe siècle à entrer dans la collection du Musée.

 

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