Kelly Mark, MOR, 2007. Installation vidéo numérique à 4 canaux (136 min 33 s) et ameublement, 640 x 640 x 244 cm installé. Vue d’installation, collection permanente, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, janvier 2020. © Kelly Mark Photo: MBAC

Kelly Mark oppose la notion de temps à travers l’expérience partagée et isolée

Le travail de Kelly Mark porte depuis toujours sur le temps, et surtout sur le fait que nous ne l’exploitons pas au maximum. Dans sa pièce audio de 2002 I really should… [Je devrais vraiment], l’artiste récite une liste de 1000 tâches à faire (dont « Je devrais vraiment manger plus de son », dit d’un ton solennel à travers un casque; « Je devrais vraiment devenir une porte-parole pour ma génération » en est une autre.) La pièce est vraiment fascinante et irrésistiblement ironique, mais elle est sous-tendue par une mélancolie résonnante à laquelle nous pouvons tous nous identifier. Les listes de tâches sont longues, le temps est mesuré. Avec la sagesse d’Homer Simpson : « Les enfants, vous avez essayé et avez lamentablement échoué. Retenez la leçon : n’essayez jamais. »

L’installation vidéo MOR de 2007, dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, ne porte pas particulièrement sur le même type de futilité, mais son contexte téléphage y fait certainement référence. Les téléviseurs disposés dans quatre séjours accessoirisés (avec du mobilier pris dans un marché aux puces ou chez IKEA) présentent sur un peu plus de deux heures des extraits d’un visionnement marathon estival. Pour créer ce long-métrage, Mark avait établi quelques règles : elle ne pouvait consulter les horaires télé, il lui fallait passer de chaîne en chaîne; ses scènes d’ouverture et de fermeture devaient provenir des 24 premières heures de visionnement et elle devait regarder la télé à partir de 20 h jusqu’à 4 ou 5 heures du matin, pendant trois ou quatre journées à la suite. Les heures qu’elle a conservées font de REM une référence littérale en même temps que poétique. Oiseau de nuit, même Mark a dû avoir ses moments d’assoupissement. Le résultat final se compose de 674 extraits de 170 films et émissions de télé.

Kelly Mark, MOR (détail), 2007. Vue d’installation, collection permanente, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, janvier 2020. © Kelly Mark Photo: MBAC

En l’occurrence, MOR n’est ni informe ni une soupe visuelle de type monologue intérieur.  Le temps, quand il apparaît à l’écran, est séquentiel. Dans chaque salon, une horloge murale est arrêtée à 4 h 05, une allusion au réveil-matin de l’acteur Steve Buscemi quand il se réveille brusquement dans la comédie noire indépendante de 1995, Living in Oblivion [Ça tourne à Manhattan], réalisée par Tom DiCillo.

Le film et les extraits télé se mêlent dans un récit vague, imitant le besoin inconscient de l’esprit d’insuffler dans le chaos un certain ordre linéaire. Une séquence relie des scènes d’hommes qui courent en montant des escaliers et descendant des rampes à travers des squares et des appartements exigus. D’autres rassemblent des déclarations de désastres (bombes atomiques, propagations de pandémies), des vues d’explosions et de banales scènes de mort. Pensons à la notion de paréidolie, ce besoin involontaire du cerveau de mettre de l’ordre dans le chaos et de voir des choses qui n’existent pas vraiment — la Vierge sur une tranche de pain grillée, des créatures dans les nuages. Appliqué au roulement de MOR à travers un marathon de télé nocturne, ça marche. 

Kelly Mark, MOR (détail), 2007. Vue d’installation, collection permanente, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, janvier 2020. © Kelly Mark Photo: MBAC

Il existe une tentation, je suppose, de voir MOR comme un monument à l’ennui le plus extrême, au mode de vie sédentaire comme piège à mâchoires, à la passivité poussée à ses limites. La vidéo reflète certainement le cerveau inconscient, paresseusement à la dérive dans le chargement de déchets de l’ère de l’information, faisant le tri et ajoutant du sens, l’ordre étant la malédiction de l’esprit rationnel.

Voilà qui fait certainement une partie du charme de cette œuvre. Qui n’a pas vécu un de ces jours (ou trois, ou quatre) quand la télécommande et un divan sont les seules choses que l’on veut voir; mais là n’est pas la question. Le travail de Mark illustre la paresse (I’M SO LAZY I CAN’T EVEN BE BOTHERED TO GO TO MY HAPPY PLACE [Je suis tellement paresseuse que je ne veux même pas prendre la peine de me rendre dans le lieu qui m’est agréable], comme on peut le lire dans une œuvre de 2016, au point de croix en rouge sur lin), mais il n’en fait pas la promotion. C’est plutôt le contraire : sur une carrière artistique bien remplie, la caractéristique du travail de Mark est son intensité, chaque œuvre étant le produit d’innombrables heures d’activités concentrées. My Happy Place ressemble à une ode à la paresse sur ces autocollants pour pare-choc, mais son existence même est tout à l’opposé : la broderie au point de croix du texte (et de plusieurs autres) est un travail laborieux  et difficile. Ses dessins au Letraset donnent lieu à de denses écheveaux ressemblant à des canaux carpiens.

Kelly Mark, International 55, 2009. Letraset sur carton, 76 x 76 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Kelly Mark Photo: MBAC

MOR est le résultat d’une sélection parmi plusieurs jours de visionnement, puis d’une réduction virtuose en une suite de plaisanteries joyeusement identifiables (cherchez le segment où Keanu Reeves dans La matrice s’oppose à Bruce Lee). Il ne s’agit pas d’un hymne à la paresse, c’est une vue active sur le cerveau au repos. Je me souviens de la performance de Mark en 2003, Staff, où elle avait revêtu une casquette et un coupe-vent (avec le mot « STAFF » [Personnel] au dos) et entrepris de flâner sans états d’âme dans divers endroits. « J’arrive en général en retard, je pars tôt, dit-elle dans la documentation de la vidéo. Je prends de longues pauses, j’ai des problèmes avec l’autorité... Mais je travaille toujours. »

Il ne fait pas de doute que Mark a encore beaucoup de tâches à accomplir, mais en matière d’art, elle sait s’y prendre. Elle y travaille toujours.

 

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