Kwame Brathwaite : célébrer l’identité et la fierté raciales

Kwame Brathwaite, Sans titre (Séance photo Naturellement 68 dans le théâtre Apollo avec les modèles Grandassa et les membres fondateurs de l'AJASS Kletus Smith, Frank Abu, Bob Gumbs, Elombe Brath et Ernest Baxter), v. 1968, tiré en 2016. Épreuve au jet d'

Kwame Brathwaite, Sans titre (séance photo du « Naturellement » de 68 à l’Apollo Theater présentant des modèles Grandassa, Kletus Smith et les membres de l’AJASS Frank Adu, Bob Gumbs, Elombe Brath et Ernest Baxter), v. 1968, tirée en 2021, v. 1968, tiré en 2016. Épreuve au jet d'encre, 151 x 151 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kwame Brathwaite, avec l'autorisation de l'artiste et Jenkins Johnson Gallery, San Francisco et New York Photo : MBAC


En 1968, le photographe new-yorkais Kwame Brathwaite prend sa photographie Sans titre (séance photo du « Naturellement » de 68 à l’Apollo Theater présentant des modèles Grandassa, Kletus Smith et les membres de l’AJASS Frank Adu, Bob Gumbs, Elombe Brath et Ernest Baxter), véritable instantané de célébration de l’identité et de la fierté raciales, dans le cadre du mouvement « Black is Beautiful » [Noir, c’est beau] aux États-Unis. Le choix du lieu est stratégique, l’Apollo Theater accueillant concerts et événements annuels de mode.

Les affiches en arrière-plan évoquent des moments marquants de l’histoire afro-américaine. Représentative d’une des démarches artistiques les plus talentueuses de la photographie noire américaine à un moment essentiel de l’histoire noire et états-unienne, cette image est un ajout important à la collection du Musée des beaux-arts du Canada, étoffant la représentation de l’art contemporain noir et complétant le fonds d’œuvres de Dawoud Bey, Ayana Jackson, David Hartt, Léonce Agbodjélou, Sammy Baloji et Frank Bowling du Musée.

En 1956, Brathwaite et son frère aîné Elombe Brat, militant panafricain et artiste graphique, fondent la Jazz-Art Society, qui deviendra l’African Jazz-Art Society and Studios (AJASS), un collectif qui, outre des musiciennes et musiciens de jazz, comprenait des dramaturges, des graphistes, des danseuses et danseurs et des designers de mode. Les frères sont très actifs sur la scène musicale du Bronx et assurent souvent la promotion de musiciens et concerts au Club 845, faisant s’y produire des vedettes montantes, notamment John Coltrane, Lee Morgan et Philly Joe Jones.

Kwame Brathwaite, Sans titre (Autoportrait de Kwame Brathwaite aux studios AJASS), v. 1964, tiré en 2021. Épreuve au jet d'encre

 Kwame Brathwaite, Sans titre (Autoportrait de Kwame Brathwaite aux studios AJASS), v. 1964, tiré en 2021. Épreuve au jet d'encre, 43.1 x 43.1 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kwame Brathwaite, avec l'autorisation de l'artiste et Jenkins Johnson Gallery, San Francisco et New York Photo : MBAC

Brath, Braithwaite, Christopher Acemandese Hall et Robert Gumbs sont les promoteurs d’origine de la culture noire, de la beauté naturelle et de la mode, grâce à des défilés de mode communautaires. Brath créera le groupe « Grandassa Models », en référence à « Grandassaland », terme désignant l’Afrique inventé par le militant de Harlem Carlos A. Cooks. , Les défilés sont intitulés « Naturellement », évocation de ce qui est vu comme propre à un physique noir plus « naturel », et deviennent des événements annuels populaires. Le premier a lieu au Purple Manor le 28 janvier 1962 et expose les idées suivantes : Naturellement 62 : le spectacle grandiose de la coiffure et de la mode africaines originales conçu pour restaurer notre fierté et nos principes raciaux. Ces principes sont également dirigés contre certains membres de la communauté noire, puisqu’ils remettent en cause les notions plus blanches de l’africanité supposément véhiculées dans des revues comme Ebony

Le mouvement « Black is Beautiful » s’inspire de la philosophie de l’immigrant panafricaniste jamaïcain Marcus Garvey et prend naissance à Harlem comme une contestation de l’imposition des notions blanches de beauté. Un événement charnière de l’époque est une manifestation visant un perruquier appelé Wigs Parisian, ayant ouvert boutique à Harlem, qui vend des perruques à cheveux raides à la communauté noire. Braithwaite et d’autres souhaitent créer leurs propres critères de mode, qui insistent sur ce qui est perçu comme des exemples plus « naturels » de l’identité noire, mettant en valeur des teints de peau plus foncés, des lèvres et des nez charnus et des cheveux aux textures crépues.

La photographie de groupe de 1968 est tout autant une expression du mouvement « Black is Beautiful » qu’un portrait de 15 personnes. Les dix modèles Grandassa, avec leurs tenues aux influences africaines, témoignent bien de ce geste de défi envers les standards de beauté eurocentriques et d’une attitude d’affirmation de l’identité noire à travers la célébration du corps noir et le rétablissement des liens avec les racines familiales africaines lointaines. La photographie montre également quatre membres de l’AJASS, dont Brath (second à partir de la droite) tenant son livre influent, Color us Colluds!.

Outre les livres présentés, les affiches au mur forment une chronologie visuelle de l’histoire d’une communauté luttant pour son émancipation. On y voit, parmi les annonces des célébrations de la Journée Marcus Garvey le 31 août, une affiche (en haut à gauche) publicisant le premier rassemblement « Naturellement » du 28 janvier 1962. On y trouve également des prospectus faisant la promotion de concerts où les instruments africains (ngomas) sont à l’honneur, de danses africaines et donnant des informations sur les politiciens des pays africains récemment décolonisés, tel Patrice Lumumba, premier premier ministre de ce qui est aujourd’hui la République démocratique du Congo, assassiné quelques mois seulement après sa prise de fonctions. Curieusement, il n’y a pas de dépliant appuyant le mouvement « Acheter noir », une branche économique du militantisme identitaire, que ces groupes soutenaient également.

Kwame Brathwaite, qui avait commencé à photographier en 1956 et perfectionné son savoir-faire en tant que photographe dans l’industrie de la mode, réussit avec ce portrait de groupe à la fois riche et historique une image qui, au-delà de sa force graphique, transmet une sensation grisante d’animation et de présence.

 

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