La bibliothèque de Fritz Brandtner : art, éducation et réforme sociale

Fritz Brandtner, Carnet, couverture de protection et page, intérieure, sans date

Fritz Brandtner, Carnet, coverture de protection et page, intérieure, v. 1950–58. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Bibliothèque et Archives MBAC


Dans son carnet de notes, l’artiste Fritz Wilhelm Brandtner notait cette réflexion : « L’art peut trouver de la beauté dans la laideur et du sens dans l’horreur. Il peut blesser comme guérir. Il peut louanger comme condamner. Il peut envoûter comme exaspérer. Il y a dans la vie de l’honneur, de la confiance, de la foi et de l’espoir, du bon et du mal, et l’art sait exprimer tout à la fois. » Le journal manuscrit est l’un des 172 objets – où l’on trouve aussi catalogues d’exposition, périodiques, matériel didactique – donnés en 2006 par le galeriste Paul Kastel à la collection de Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada. Non seulement cet ensemble comprend des pièces monographiques inestimables sur les arts, mais il nous donne un aperçu de la vie de cet important artiste canadien.

Brandtner était un créateur et formateur connu pour ses contributions à l’expressionnisme et l’abstraction allemands du XXe siècle. Né le 28 juillet 1896 à Dantzig, en Allemagne (aujourd’hui Gdańsk, en Pologne), il sert durant la Première Guerre mondiale, passant des mois dans les tranchées de la Somme, jusqu’à sa capture comme prisonnier de guerre en 1916; détenu, il est libéré en 1920. Il rentre alors à Dantzig où il devient l’assistant de l’artiste August Pfuhle, qui lui enseigne l’huile, le dessin et le vitrail. Il travaille aussi en tant que dessinateur publicitaire et donne des cours de dessin d’après modèle à l’Université de Dantzig. Constatant que ses possibilités d’avenir sont limitées dans une Allemagne dévastée économiquement et pressentant les troubles à venir, il émigre au Canada en 1928. 

Fritz Brandtner, Édifices à Winnipeg, 1929, plume et encre noire avec aquarelle sur mine de plomb sur papier vélin crème

Fritz Brandtner, Édifices à Winnipeg, 1929, plume et encre noire avec aquarelle sur mine de plomb sur papier vélin crème, 19,2 x 13,8 cm. Don de Paul Kastel et Anthony Nevin, Westmount (Québec), 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

À son arrivée, Brandtner s’installe à Winnipeg, où il exerce le métier de créateur publicitaire tout en poursuivant sa propre production artistique. Rapidement, il réalise sa première exposition canadienne à la Winnipeg School of Art, avec un accueil critique mitigé. Une heureuse rencontre avec l’artiste local Lionel LeMoine FitzGerald va se muer en amitié durable et, avec elle, l’encouragement à déménager sous des cieux plus cosmopolites, là où le style créatif de Brandtner serait mieux apprécié. Suivant ce conseil, Brandtner part pour Montréal en 1934, où on lui présente le critique d’art Robert Ayre qui, à son tour, va lui donner accès à de nombreux artistes montréalais. Peu après, il présente son travail à l’exposition collective du printemps de l'Art Association of Montreal où sa toile Le tournesol est achetée par le chirurgien et collectionneur Norman Bethune.

Fritz Brandtner, La place Beaver Hall, hiver, 1938, gouache sur papier vélin chamois

Fritz Brandtner, La place Beaver Hall, hiver, 1938, gouache sur papier vélin chamois, 51 x 70,2 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Brandtner et Bethune s’aperçoivent bientôt qu’ils nourrissent un intérêt semblable pour les problématiques sociétales, comme la montée du fascisme, la probabilité d’une guerre et les questions de pauvreté, particulièrement chez les enfants. Brandtner écrit dans son carnet : « Malgré le développement industriel sans égal du Canada, la tendance moderne est de chercher à s’enrichir alors que d’autres croupissent dans la plus abjecte misère ». Ces préoccupations mènent à une exposition des œuvres de Brandtner en 1936, parrainée par la Ligue canadienne contre la guerre et le fascisme. Brandtner, Bethune et d’autres fondent alors le Children’s Art Centre au Carré Beaver Hall, où des cours d’art gratuits sont donnés aux enfants de ménages à faible revenu. Ils élargissent leurs programmes en beaux-arts pour y intégrer les jeunes à besoins particuliers, à l’Hôpital de Montréal pour enfants. Comme le note Brandtner : « Je suis persuadé qu’il ne saurait y avoir de garçon ou de fille qui ne tire quelque avantage de l’étude et la pratique […] des arts ».

L’artiste va consacrer les vingt années suivantes à l’enseignement et à la création. Il devient directeur de l’école d’art d’été de l’Université du Nouveau-Brunswick, et est vice-président de trois associations artistiques : la Société canadienne des arts graphiques, la Société canadienne de peintres en aquarelle et le Groupe des peintres canadiens. Il présente une quinzaine d’expositions individuelles et participe à de nombreux événements collectifs, sans cesser de réaliser des illustrations pour des périodiques d’art. Brandtner peint à l’huile et à l’aquarelle, mais crée également des images à la mine de plomb et à l’encaustique. Ses genres de prédilection englobent les paysages naturels et urbains, les portraits et les natures mortes, avec des sujets allant de l’iconographie pacifiste, la classe ouvrière et la pauvreté à la vie citadine et l’environnement. Son tableau File de chômeurs quittant l’usine (v. 1939), dans la collection du Musée, illustre cette grande préoccupation pour la précarité et le sort des travailleurs du secteur industriel.

Fritz Brandtner, File de chômeurs quittant l'usine, v. 1939, gouache et encre sur papier vélin, vernis et collé sur masonite

Fritz Brandtner, File de chômeurs quittant l'usine, v. 1939, gouache et encre sur papier vélin, vernis et collé sur masonite, 16,1 x 22,8 cm. Don de Paul Kastel et Anthony Nevin, Westmount (Québec), 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

En grande partie autodidacte, Brandtner est un lecteur assidu, qui se plonge avec avidité dans les textes sur les artistes auxquels il s’identifie et desquels il pense pouvoir apprendre. Il a apporté au Canada sa bibliothèque d’ouvrages d’histoire de l’art allemande, qu’il continue à enrichir. Un examen de sa collection de livres, dans ce qui nous est parvenu, et de son carnet de notes dénote son penchant pour l’expressionnisme, l’abstraction et le modernisme, mais montre aussi un intérêt pour la philosophie, la théorie, l’architecture, l’éducation et la littérature. Un volume sur Lyonel Feininger, paru en 1924, l’a, selon toute vraisemblance, accompagné d’Allemagne. Si la plupart de ses livres d’art traitent des courants européens, d’autres portent néanmoins sur la création africaine, océanienne, mexicaine et canadienne. Il collectionne également les ouvrages sur des personnalités rencontrées au Canada, notamment Norman Bethune et Robert Ayre.

L’une des premières publications qu’achète Brandtner une fois arrivé au Canada est The Downfall of Temlaham, de Marius Barbeau, éditée par la Macmillan Company of Canada en 1928. Il signe et date la page de titre (1928) et écrit : « Winnipeg / acheté après l’incendie / sur la rue Main / pour 10 cents ».  L’artiste protège ce livre avec un enveloppement en tissu qu’il décore d’un dessin à l’encre représentant le mât totémique d’une maison haïda.

Fritz Brandtner, Les couvertures des livres The Downfall of Temlaham (1928) de Marius Barbeau et Contemporary British Art (1951) de Herbert Read

Fritz Brandtner, Les couvertures des livres The Downfall of Temlaham  (1928) de Marius Barbeau et Contemporary British Art (1951) de Herbert Read. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Bibliothèque et Archives MBAC

Plusieurs des ouvrages sont annotés de remarques et croquis de Brandtner. Certains contiennent des documents éphémères, et la majorité possède une jaquette protectrice qu’il a confectionnée. Si la plupart sont unies, quelques-unes sont ornées de façon exceptionnelle. À la différence de l’enveloppement en tissu fabriqué pour The Downfall of Temlaham, la plupart des couvertures ont été modelées à partir de papier hydrofuge, ce qui diminue la détérioration du matériau et améliore la conservation des couvre-livres d’origine. Parmi ces couvertures décorées, certaines illustrent le sujet des ouvrages eux-mêmes. Sur Figures in Wood of West Africa, de Leon Underwood, par exemple, on voit l’interprétation de Brandtner des images sculpturales africaines. Architecture: Five Thousand Years of Building, de Joseph Watterson, offre une thématique plus architecturale, alors que le Contemporary British Art d’Herbert Read est protégé par un recouvrement rouge et noir aux figures abstraites, l’abstraction, tout particulièrement, étant une passion chez l’artiste.

Fritz Brandtner, Chevaliers, v. 1945, sérigraphie en couleurs sur papier vélin

Fritz Brandtner, Chevaliers, v. 1945, sérigraphie en couleurs sur papier vélin, 28 x 38 cm; image: 23,3 x 32 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Son carnet de notes, lui aussi protégé par l’une de ses créations en tissu, reflète ses pensées sur de nombreux sujets, par exemple la valeur de l’éducation, les arts et la nature, ou encore la culture et la société canadiennes. Il met en garde contre les périls du nationalisme et du matérialisme, explique l’importance de la démocratie et donne son sentiment sur les fléaux de la guerre et de la pauvreté. Sur la première page, il annonce : « ce livre est une tentative de rassembler quelques idées concernant l’art, la façon dont je le vois, quelques idées sur la vie elle-même ».

Brandtner meurt le 7 novembre 1969, laissant un héritage d’innovation tant comme artiste que professeur qui a contribué à façonner le paysage artistique canadien sur plus de trois décennies. La collection de Fritz Brandtner à la Bibliothèque et Archives du Musée est un fonds de recherche unique et inestimable qui met en valeur l’art de ce créateur, tout en nous donnant un aperçu de sa vie et de ses convictions, lui qui croyait que « le monde serait un meilleur endroit s’il s’y trouvait plus de peintres ». 

 

La collection de la bibliothèque de Fritz Brandtner est conservée à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada. Pour connaître les heures d’ouverture, veuillez visite​r la page AccèsPartagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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