La charité d’Elisabetta Sirani : un dessin préparatoire à une commande des Médicis

Elisabetta Sirani, La charité, v. 1664–65. Plume et encre brune avec lavis brun sur sanguine sur papier vergé, collé sur papier vergé

Elisabetta Sirani, La charité, v. 1664–65. Plume et encre brune avec lavis brun sur sanguine sur papier vergé, collé sur papier vergé, 11.1 x 8.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


Née en 1638 à Bologne, Elisabetta Sirani apprend la peinture dans l’atelier de son père, Giovanni Andrea Sirani (1610–1670). Sa pratique artistique s’avérera très fructueuse, faisant d’elle le soutien financier de la famille lorsque son père tombe malade. Parmi ses mécènes, on trouve l’Église catholique, ainsi que des nobles, des marchands et des membres de la maison des Médicis. On sait que Sirani, qui meurt en 1665 à 27 ans, a produit près de 200 tableaux et environ 15 eaux-fortes au cours de sa courte vie. Quelque 200 dessins encore conservés lui sont également attribués. Elle se fait connaître par sa rapidité d'exécution et, afin de dissiper les doutes sur la paternité de ses œuvres, elle invite mécènes et autres visiteurs curieux dans son atelier.

Les femmes des XVIe et XVIIe siècles se frayant un chemin dans le domaine des arts rencontrent d'immenses difficultés. D'abord, ne pouvant étudier auprès d'un inconnu, elles doivent disposer d'un proche parent qui puisse leur enseigner le métier. Les pères des artistes Lavinia Fontana (1552–1614) et Artemisia Gentileschi (1593–1653) sont tous deux peintres. Sirani, cependant, devient professeure à part entière, quand, vers 1650, elle ouvre sa propre école pour les artistes femmes dans sa ville natale de Bologne, cité qui offre aux femmes plus de possibilités que d’autres centres urbains. Par exemple, l’Université de Bologne, fondée au XIe siècle, commence à admettre des femmes dès le XIIIe siècle. En fondant son école, Sirani elle-même contribue à briser le plafond de verre en formant au moins quatorze artistes femmes.

Après sa mort mystérieuse et prématurée, qui suscitera des soupçons d’empoisonnement, Sirani a droit à des funérailles publiques somptueuses et, en reconnaissance de ses réalisations artistiques, elle est enterrée dans la même tombe que le professeur de son père, le très influent peintre Guido Reni (1575–1642). Aujourd’hui, on trouve ses œuvres dans de nombreux musées du monde. Le Musée des beaux-arts du Canada a fait l’acquisition de son dessin La charité en 1956. Jusqu’à récemment, on en savait peu sur cette œuvre, mais de nouvelles recherches par les historiennes de l’art Adelina Modesti et Babette Bohn la lient au tableau Allégorie de la Justice, la Charité et la Prudence de 1664, maintenant dans la collection de la Municipalité de Vignola, dans la province de Modène.

Elisabetta Sirani, Allégorie de la Justice, la Charité et la Prudence, 1664, huile sur toile

Elisabetta Sirani, Allégorie de la Justice, la Charité et la Prudence, 1664. Huile sur toile. Vignola, Municipalité de Vignola (inv. 8887).

Commandée par le cardinal Léopold de Médicis en 1663, la toile représente trois vertus symbolisant sa lignée. Sirani aborde cette commande importante dans ses écrits, publiés par l’historien de l’art Carlo Cesare Malvasia (1616–1693), ami de la famille et biographe de la peintre. Sa fierté pour cette commande prestigieuse est évidente lorsqu’elle raconte que Léopold lui a offert une croix avec 56 diamants pour l'en remercier. Elle est aussi visible dans le fait que l’artiste a bravement signé le centre du tableau avec les lettres « ELISABA SIRANI », chacune étant inscrite dans l’un des douze boutons du corsage de la Justice. C’est une déclaration audacieuse pour tout artiste, et encore plus pour une femme.

Elisabetta Sirani, Charité (détail), c.1664–65.

Elisabetta Sirani, La charité (détail) v. 1664–65. Photo : MBAC

Le groupe figuratif de la Charité avec deux enfants représenté dans le dessin du Musée réapparaît dans le tableau de Médicis, ainsi que dans une étude de composition plus importante acquise par la Rhode Island School of Design (RISD) en 2018. Les dessins du MBAC et de la RISD, utilisés dans la réalisation de la peinture, sont plus que de simples esquisses : ce sont des morceaux de bravoure destinés à impressionner – en mettant en valeur le rendu pictural obtenu par un usage habile du pinceau et de l’encre. « [Sirani] prenait rapidement un crayon, explique Malvasia, puis esquissait promptement quelques lignes sur du papier blanc et ensuite son idée (c’était sa manière habituelle de dessiner, en grand maître, en effet, et pratiquée par peu de gens...) et avec un petit pinceau trempé dans de l’encre diluée, elle faisait apparaître vivement son invention ingénieuse, de sorte qu’on pouvait l’appeler un concept sans dessin, ombré et éclairé tout à la fois. »

Elisabetta Sirani, Étude pour l’Allégorie de la Justice, la Charité et la Prudence, v. 1664, pinceau et lavis sur des traces de sanguine sur papier vergé

Elisabetta Sirani, Étude pour l’Allégorie de la Justice, la Charité et la Prudence, v. 1664. Pinceau et lavis sur des traces de sanguine sur papier vergé, 13,5 x 18,7 cm. Rhode Island School of Design, Esther Mauran Acquisitions Fund (2018.101). Photo : RISD/CC0 1.0

Tant dans le dessin du MBAC que dans celui de la RISD, Sirani fait des contours préliminaires à l’encre et à la sanguine, puis applique le lavis à l’encre, tout comme Malvasia le décrit. Cette technique est difficile à maîtriser et dénote un talent de dessinatrice expérimentée. Le lavis confère de la tridimensionnalité aux figures et drapés, ainsi qu’un riche clair-obscur à la scène. Selon Jamie Gabbarelli, commissaire de l'exposition Drawing Closer au Musée de la RISD en 2022, le dessin de cette collection fut sans doute celui qui fut envoyé par Sirani à Florence via son agent Annibale Rannuzzi afin d'obtenir l'approbation de son mécène. En effet, la disposition des personnages et des drapés y est déjà arrêtée.

Elisabetta Sirani, Madone à l’enfant assis sur des nuages, date inconnue. craie noire rehaussée de blanc

Elisabetta Sirani, Madone à l’enfant assis sur des nuages, date inconnue. Craie noire rehaussée de blanc. Royal Collection Trust (RCIN 906400). Photo : Royal Collection Trust/© Her Majesty Queen Elizabeth II 2022

Les feuilles du MBAC et de la RISD sont achevées, pourtant aucun autre dessin préparatoire au tableau de Médicis n’a été retrouvé. Selon la pratique artistique du XVIIe à Bologne, Sirani aurait nécessairement exécuté plusieurs esquisses préparatoires cruciales au développement de sa composition. Sa Madone à l’enfant assis sur des nuages (une des 34 feuilles de l’artiste dans la collection de sa Majesté la reine Elizabeth) est un exemple d’une telle esquisse exploratoire et a probablement servi pour la Madone du rosaire, élément du retable de l’église de Coscogno. Exécutée à la pierre noire rehaussée de blanc, elle nous montre comment Sirani détermine la position exacte de ces deux figures. Ici, elle dessine librement, avec de nombreux traits rapides alors qu’elle étudie diverses options pour le placement de la tête de la Madone, l’esquissant selon deux angles différents, et du bras gauche, proposant au moins deux positions avant de s’arrêter sur un compromis. Si le processus de réflexion de l’artiste est clairement visible dans le dessin de la Royal Collection, La charité du MBAC, plus statique, emprunte déjà la forme presque définitive sous laquelle elle apparaîtra ensuite dans la feuille de présentation de la RISD et le tableau de Médicis, la seule différence étant la disposition du jeune enfant au jouet à gauche. À l’origine, ce dernier était placé dans le bras droit de la Charité sur le dessin du MBAC, mais dans celui de la RISD et la toile, Sirani a intelligemment éloigné le personnage derrière l’épaule de la femme, afin que leur composition plus complexe reste équilibrée et dynamique.

Les nouvelles informations sur le dessin du MBAC, jusqu’alors obscur, mettent une nouvelle fois en lumière la carrière d’une jeune artiste. Malvasia relate ainsi que Sirani offrait ses dessins comme présents: « nous n’avions pas encore fini de parler [des modifications à apporter à un dessin] lorsque nous l’avons vu terminé, et elle m’en a courtoisement fait cadeau ». À son tour, la feuille du MBAC nous offre (plus de trois siècles et demi après sa réalisation) le témoignage d'une commande de premier ordre exécutée par une véritable pionnière et maestra baroque dotée d'un éblouissant talent de dessinatrice.

 

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