James Tissot, Partie Carrée (détail), 1870. Huile sur toile, 120 x 145.8 x 2 cm. Acheté en 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La frivolité du Directoire : La partie carrée de James Tissot

Artiste de tout premier plan réputé pour ses scènes élégantes de la vie mondaine parisienne et londonienne, James Tissot a été l’un des peintres les plus prospères et les plus encensés par la critique de sa génération. Le Legion of Honor de San Francisco a récemment consacré une rétrospective à cet artiste et l’exposition, pour laquelle le Musée des beaux-arts du Canada a prêté deux tableaux du peintre français, est aujourd’hui à l’affiche au musée d’Orsay de Paris.

Né à Nantes d’une mère modiste et d’un père drapier, Jacques Joseph Tissot adopte néanmoins le pseudonyme de James Tissot par pure anglophilie. Vers 1856, il s’installe à Paris et s’inscrit à l’École des beaux-arts où il étudie dans l’atelier de Louis Lamothe et de Jean-Hippolyte Flandrin, deux anciens élèves du peintre néo-classique Jean-Auguste-Dominique Ingres. En 1859, Tissot participe à la plus importante manifestation artistique annuelle qu’est le Salon de Paris. Il y expose aussi les années suivantes, soumettant, à l’instar du populaire peintre belge Henri Ley, des scènes de genre médiévales avant de délaisser graduellement la fiction historique au profit de thèmes plus modernes.

James Tissot, La Lettre, v.1878. Huile sur toile, 71.4 x 107.1 cm. Acheté en 1964. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La partie carrée, une scène de genre acquise en 2018 par le Musée des beaux-arts du Canada, est l’un des derniers tableaux peints par Tissot à Paris avant son départ pour l’Angleterre, en 1871. Elle fait partie du groupe d’environ sept œuvres de l’artiste à recréer l’atmosphère du Directoire, cet organe gouvernemental composé de cinq Directeurs créé en 1795 et renversé cinq ans plus tard par Napoléon Bonaparte. Le Directoire marque une période de rémission après la Terreur, soit l’année la plus sanglante de la Révolution française. Sous ce nouveau régime fleurit une sous-culture soi-disant aristocratique qu’incarnent les Merveilleuses (femmes) et les Incroyables (hommes) : une jeunesse dorée dont le style de vie luxueux s’exprime surtout par l’exubérance de leur comportement et l’extravagance de leurs costumes.

James Tissot, Partie carrée, 1870. Huile sur toile, 120 x 145.8 x 2 cm. Acheté en 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La partie carrée s’inspire peut-être de deux ouvrages des frères Edmond et Jules de Goncourt (Histoire de la société française pendant la Révolution [1854] et Histoire de la société française pendant le Directoire [1855]) ayant contribué à façonner le jugement du XIXe siècle sur cette période historique. La tenue vestimentaire des personnages de cette scène à l’atmosphère délibérément drôle et gênante évoque le Directoire. Le critique P. de Saint-Victor, qui avait vu le tableau au Salon de 1870, s’était dit dégoûté par ce qu’il avait appelé la vulgarité des sujets, y voyant un groupe de domestiques débauchés qui auraient pillé le garde-manger et enfilé les vêtements de leurs maîtres. Ici, les personnages apparaissent réduits dans des costumes historiques qui ne leur vont pas et qui pourraient bien avoir appartenu à la garde-robe d’accessoires de l’artiste, et leur comportement grégaire aurait évidemment suggéré un renversement de l’ordre social, une sorte de « comédie » destinée à faire rire. Un effet qui rappelle la description des Goncourt pour qui le Directoire était une société à l’envers, écrivant : « Qui s’aviserait de demander à ce riche, enrichi d’un coup de dés, de savoir être riche ? Iriez-vous exiger de ce petit peuple couché laquais, levé seigneur, qu’il soit une société, – et du Directoire, qu’il ne soit pas une mascarade ? » Cette impression de confusion doit aussi avoir trouvé un écho dans les inquiétudes créées par la rapidité des changements économiques et par les tensions sociales en découlant. Comme le note le spécialiste de Tissot, Cyrille Sciama, nos joyeux convives lèvent leurs verres à la République, et les observateurs auraient saisi la critique implicite du Second Empire et de la cour obsédée par le mode de l’impératrice Eugénie.

Toutefois la scène n’est pas une simple critique : la représentation fidèle des choses, des surfaces et des couleurs due à l’observation minutieuse et à la technique méticuleuse de Tissot suscite un pur plaisir sensuel. Le traitement exquis des vêtements rendus avec un extrême souci du détail – des soies et des gazes aux plis et plissés délicats – est typique de la manière du peintre.

James Tissot, Le rouleau japonais, 1873. Huile sur toile, 38.7 x 57.2 cm. Collection privée, un prêt au Musée dea beaux-arts du Canada, Ottawa. 

La partie carrée s’inspire d’un tableau marquant de l’ami de Tissot, Édouard Manet, Le déjeuner sur l’herbe, exposé en 1863 au Salon des Refusés, et du Déjeuner sur l’herbe peint deux ans plus tard par Claude Monet en hommage et en défi à l’égard de Manet. À titre de comparaison, notons que les deux couples flottent dans leurs vêtements et que les détails ouvertement aguicheurs – le regard éméché, la cheville qui s’exhibe ou la fleur épinglée juste à droite du décolleté – multiplient les allusions sexuelles.

En tant que scène de genre historique ayant une portée contemporaine, La partie carrée occupe une place de choix dans le groupe d’œuvres sur le Directoire peintes par Tissot. La jeune femme à gauche apparaît dans plusieurs autres tableaux de cette série (Jeune femme à l’éventail, Sur la rivière ou encore Jeune femme en bateau dont le Musée possède un dessin préparatoire). Aucune de ces toiles ne possède cependant la complexité des références à l’histoire et à l’histoire de l’art de La partie carrée.

James Tissot, Étude pour « Jeune femme en bateau », v. 1869–70. Mine de plomb sur papier vélin chamois, 25.3 x 24.3 cm. Acheté en 1976. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La partie carrée rejoint deux tableaux de Tissot de la collection du Musée : La lettre (1878) et le prêt à long terme Le rouleau japonais (v. 1872). Peinte à Londres, La lettre se démarque de La partie carrée peinte huit ans auparavant par la modernité de son sujet, une histoire ordinaire d’amour non partagé ou de rupture amoureuse à l’époque victorienne. Ajoutons que cette nouvelle acquisition nous permet de lier l’œuvre de Tissot à la France et à la Grande-Bretagne.

La grâce exquise de La partie carrée en fait l’un des tableaux les plus raffinés et les plus ambitieux de la première période parisienne de Tissot. En outre, les références à l’histoire et à l’histoire de l’art associées à une satire, à un humour et à une intelligence visuelle en font le chef-d’œuvre indiscutable de la série sur le Directoire de l’artiste. Les trois tableaux seront à nouveau exposés au Musée dès l’automne.

 

Les œuvres du James Tissot seront de retour au Musée des beaux-arts du Canada en automne 2020. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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