« La guerre spoliatrice » d’Emanuel Hahn

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice, 1915, plâtre peint

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice, 1915, plâtre peint, 21 x 83 x 38,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession d'Elizabeth Wyn Wood et Emanuel Hahn, sculpteurs Photo : MBAC


Le jour du Souvenir, la population canadienne est invitée à réfléchir au sens du sacrifice de guerre. Cette journée commémorait à l'origine le 11 novembre 1918, date marquant la fin de la Première Guerre mondiale. Ce conflit d’il y a longtemps, commencé en 1914, voit s’opposer les forces alliées, dont la Grande-Bretagne et ses dominions, comme le Canada, à l’Allemagne et ses partenaires. Au Canada, des déchirements nationaux douloureux et inattendus au sein de communautés multiethniques vont se traduire par la montée d’un sentiment antigermanique au cours de la guerre. En 1916, le village de Berlin, en Ontario, par exemple, se rebaptise Kitchener, du nom d’une figure militaire britannique bien connue.

Quelque 61 000 Canadiens trouvent la mort pendant les hostilités et, au fil du temps, ils sont inhumés dans de vastes nécropoles militaires, le plus souvent en France et en Belgique. Au pays, les monuments commémoratifs, plutôt que des cimetières, deviennent la principale forme d’hommage rendu par les Canadiens à leurs morts sur le champ de bataille. Le ressentiment envers l’Allemagne perdure après la fin de la guerre, même s’il s’exprime avec moins d’âpreté, nombreux étant celles et ceux qui n’oublient pas les responsables de la perte de leurs proches.

M. O. Hammond, Emanuel Hahn, 1927, gelatin black and white silver print

M.O. Hammond, Emanuel Hahn, 1927, épreuve à la gélatine argentique, Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada. Photo : MBAC Archives

Il n’est donc probablement pas surprenant qu’en 1925 le projet lauréat du sculpteur canadien Emanuel Hahn (1881–1957) pour le monument aux morts de la Première Guerre mondiale de Winnipeg soit rejeté, en raison de la découverte des origines allemandes de son concepteur. Hahn, qui travaille contractuellement pendant plus de quarante ans pour la Thomson Monument Company de Toronto à compter de 1906, a pourtant déjà réalisé à la même époque de nombreux monuments commémoratifs destinés à des villes plus petites, sans susciter semblable controverse. Au contraire, même si la majorité ne sont pas signés, ils deviennent peu à peu les modèles les plus prisés au Canada en ce temps. La désillusion, si ce n’est la consternation, concernant la décision de Winnipeg s’aggrave deux ans plus tard quand la proposition gagnante de sa femme Elizabeth Wyn Wood (1903–1966) pour le même cénotaphe se voit écarter parce qu’elle est mariée avec lui. Ironiquement, Hahn devient cette même année membre associé de l'Académie royale des arts du Canada et, un an plus tard, en 1928, il est élu premier président de la Société des sculpteurs du Canada.

En temps de guerre, les questions de nationalité sont épineuses. Allemand de naissance, Hahn possède la citoyenneté canadienne depuis l’âge de vingt-deux ans. À l’exception d’études en Europe entre 1903 et 1906, il grandit à Toronto à partir de l’âge de 7 ans, y est formé et ne vivra jamais ailleurs. S’il sait écrire et s’exprimer en allemand, l’anglais est sa langue d’usage. Ses frères aînés – le peintre et décorateur Gustav et le musicien Paul – contribuaient déjà grandement à la culture canadienne. Malgré tout, pendant presque une décennie suivant le déclenchement de la guerre, Emanuel Hahn, bien qu’il en soit membre fondateur, va renoncer à toute association avec le Toronto Arts and Letters Club, trop mal à l’aise à cause de ses origines allemandes.

Walter S. Allward, Le Canada « affligé » : maquette pour le monument de Vimy, cv. 1921, plâtre

Walter S. Allward, Le Canada « affligé » : maquette pour le monument de Vimy, v. 1921, plâtre, 45,5 x 28,5 × 13,5 cm. Don de Mme Hugh Allward, 1981. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Plus surprenant encore, dans le contexte du concours pour le cénotaphe de Winnipeg, est sans doute le fait que, de 1908 à 1912, Hahn avait été assistant d’atelier pour le réputé sculpteur Walter Allward (1874–1955). C’est ce dernier qui créera le célèbre Mémorial national du Canada à Vimy en France, inauguré en 1936, les lieux étant aujourd’hui site du patrimoine mondial. D’ailleurs, Hahn lui-même assure la conception de certains éléments de l’un des monuments antérieurs d’Allward, le Mémorial de la guerre d'Afrique du Sud à Toronto.

Allward est certes Canadien, ou Britannique au sens strict du terme, à la fois par sa naissance et ses origines, mais il n’en demeure pas moins que son parcours professionnel est semblable à celui de Hahn. Il travaille d’abord pour la Don Valley Brick Works, où il dessine des ornements architecturaux, avant d’obtenir progressivement des commandes de monuments. La différence entre les deux artistes tient au fait que Hahn enseigne (il dirigera plus tard le département de sculpture de l’Ontario College of Art), et Allward non. L’un comme l’autre, toutefois, sont fortement influencés par le romantisme européen, tout particulièrement par la sculpture du Français Auguste Rodin (1840–1917) et l’art de l’Espagnol Francisco Goya (1746–1828).

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice (vue  du dessus), 1915, plâtre peint

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice (vue  du dessus), 1915, plâtre peint, 21 x 83 x 38,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession d'Elizabeth Wyn Wood et Emanuel Hahn, sculpteurs Photo : MBAC

Dans l’approche, Rodin et Goya ont à l’évidence inspiré La guerre spoliatrice, de Hahn, sculpture en plâtre peint aux dimensions relativement modestes, mais à la composition spectaculaire, qui ne sera jamais moulée en bronze. Réalisée avant février 1915, elle est exposée à quatre reprises entre 1915 et 1930. On ne la reverra plus avant 1997, année où elle figure dans l’importante exposition itinérante du Musée, Emanuel Hahn et Elizabeth Wyn Wood. Tradition et innovation dans la sculpture canadienne. Le Musée l’acquiert de la fille de Hahn l’année suivante.

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice (détail), 1915

Emanuel Hahn, La guerre spoliatrice (détail), 1915. © Succession d'Elizabeth Wyn Wood et Emanuel Hahn, sculpteurs Photo : MBAC

Un temps aussi intitulée Tribut à la guerre, cette œuvre puissante trace une frontière entre le destin qu’aurait pu connaître Hahn en tant que sculpteur du conflit – romantique, dramatique et allégorique – et ce que le sentiment nationaliste et traditionaliste canadien a fait en sorte qu’il devienne dans le contexte de la guerre, un exécutant. À l’instar de nombre d’artistes et artisans dans l’histoire, il n’avait d’autre choix, ayant charge de famille, que de penser argent.

La guerre spoliatrice, comme l’indique son titre, est un essai visuel sur les aspects les plus sombres des hostilités. Une tête monstrueuse, bouche grande ouverte, avale des flots de jeunes hommes mis au monde par une forme féminine agitée. L'œuvre, allégorique, puise sans nul doute par son imaginaire terrifiant dans la connaissance qu’a Hahn de la peinture de Goya, peut-être Saturne dévorant un de ses fils, aujourd’hui au musée du Prado. Selon la légende grecque d’origine, Saturne (ou Cronos, dans la mythologie grecque) mangeait ses enfants au fur et à mesure de leur naissance pour éviter qu’ils le détrônent. La conservatrice Victoria Baker voyait dans le monstre de Hahn une évocation du Moloch, personnage biblique associé au sacrifice d’enfants.

Emanual Hahn, Westville Cenotaph, Westville, Nova Scotia, 2023.

Emanual Hahn, Cenotaph de Westville, Westville, Nouvelle Écosse, 2023. Photo : Avec l'autorisation de la Ville de  Westville/Kristen Reed

À une exception près, un autre petit moulage en plâtre teint intitulé Allegory of War [Allégorie de la guerre], également de 1915, représentant un père des Heures épuisé, débraillé et contorsionné avec sa faux, Hahn ne sculptera plus jamais quelque chose s’approchant de La guerre spoliatrice. Il se tourne plutôt, pour ce qui est de la thématique de la Première Guerre mondiale, vers les figures masculines héroïques réclamées par l’opinion publique canadienne. Ses monuments commémoratifs montrent de jeunes hommes vigoureux, à la fleur de l’âge, ne présentant aucun signe visible des atteintes et déchéances physiques et mentales inévitablement infligées par la guerre avant leur trépas.

En matière de représentation de la guerre au pays, le peu d’appétit pour des images du conflit comme La guerre spoliatrice crée une lacune tragique dans l’histoire de l’art canadien. Seuls quelques rares tableaux, comme Pour quoi? (le Musée des beaux-arts du Canada en possède un dessin préparatoire) et The Sunken Road [Le chemin enfoncé], de Frederick Varley, témoignent du fait que des artistes canadiens vont tenter d’exprimer la réalité de la barbarie et de la brutalité des horribles conséquences humaines de la Première Guerre mondiale. Exemptes de toute tentation nationaliste, ces deux œuvres mettent respectivement en scène une charrette remplie de soldats canadiens morts et les corps de combattants allemands. Curieusement, l’Allemand Otto Dix (1891–1969), le meilleur des artistes de la Première Guerre mondiale, n’aura sans doute pas fait mieux. Son célèbre portfolio d’estampes La guerre, dont un exemplaire est  dans la collection du Musée, ne s’est vendu qu’à une seule unité lors de sa sortie en 1924. Celui du Musée a été acheté à Ursus, fils d’Otto Dix, alors restaurateur des peintures de l’institution, en 1993.

La guerre spoliatrice, de Hahn, est un remarquable monument commémoratif canadien de la Première Guerre mondiale. Quoique méconnu aujourd’hui, il évoque la tragédie des quelque 61 000 Canadiens morts durant ce conflit – la plupart des jeunes hommes – qui sont au cœur de notre devoir de mémoire chaque 11 novembre.

 

Des œuvres canadiennes de la guerre, comme Destin d'Emanuel Hahn, sont présentées dans les salles A107a and C219 du Musée des beaux-art de Canada. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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