Jean Paul Riopelle, Hommage aux nymphéas – Pavane [Tribute to the Water Lilies – Pavane], 1954, Oil on canvas

Jean Paul Riopelle, Hommage aux Nymphéas – Pavane , 1954, huile sur toile, 300 x 550.2 cm. Acheté en 1963. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jean Paul Riopelle, (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023)  Photo : MBAC

L’art de la contemplation lente. Une peinture de Jean Paul Riopelle

En moyenne, le visiteur d’un musée passe seulement de 15 à 30 secondes devant une œuvre d’art. C’est un fait que les interprètes (mon premier emploi au Musée des beaux-arts du Canada) aiment souligner aux groupes qu’ils mènent à travers les salles. Que peut-on recueillir d’une réalisation artistique en aussi peu de temps? Une première impression, peut-être. Mais que pourrait-il se produire si vous vous arrêtiez et passiez du temps devant une pièce, en l’examinant vraiment de près? Que pourriez-vous remarquer, et comment vos sentiments changeraient-ils?

Chaque année, l’initiative « Slow Art Day », lancée en 2010, amène musées et galeries du monde à faire la promotion de l’expérience bénéfique du « regard lent ». La mission est simple : « aider plus de personnes à découvrir pour elles-mêmes la joie d’approcher et d’aimer l’art ». Pas besoin d’être expert – nous avons tous la capacité d’observer et de faire des découvertes quand nous nous arrêtons pour regarder. Cette année, le Slow Art Day tombe le 15 avril, mais cet exercice peut être réalisé en tout temps à chaque visite d’un musée ou d’une galerie.

Visitors looking at paintings in the European galleries at the National Gallery of Canada, Ottawa. 2019

Visiteurs dans les salles d'art européenne au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC 

Aujourd’hui, dans notre monde effréné et fortement numérisé, où nos sens sont constamment stimulés et où nous avons l’habitude de faire défiler rapidement les informations sur un écran, il peut être difficile de ralentir et de concentrer son attention. Mais si l’on accepte le défi de faire une pause, l’effort en vaut toujours la chandelle.

L'écrivaine britannique du XXe siècle Iris Murdoch a souligné comment l’art et le regard sont essentiels à l’éthique. Elle a fait valoir que le premier apprend au spectateur à voir le monde selon différentes perspectives, ce qui l’ouvre à une réflexion approfondie sur autrui. Selon Murdoch, le fait d’appliquer notre attention nous fait sortir de nous-mêmes. Quiconque s’est déjà senti captivé devant une œuvre d’art, a été ému aux larmes par un morceau de musique ou s’est plongé dans un très bon livre, a connu ce sentiment de transcendance par la concentration. Prendre le temps d’apprécier l’art est non seulement inspirant et positif d'un point de vue philosophique, mais des preuves scientifiques ont établi que c’était bénéfique pour la santé mentale.

Jean Paul Riopelle, Hommage aux nymphéas – Pavane, 1954. Oil on canvas

Jean Paul Riopelle, Hommage aux Nymphéas – Pavane , 1954, huile sur toile, 300 x 550.2 cm. Acheté en 1963. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Succession Jean Paul Riopelle, (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023)  Photo : MBAC

Dans les salles d’art autochtone et canadien du MBAC se trouve un tableau monumental composé de trois très grandes toiles, couvertes de peinture à l’huile dans une multitude de couleurs. Cette œuvre extraordinaire, Hommage aux nymphéas – Pavane, a été réalisée par l’artiste canadien Jean Paul Riopelle en 1954. L’épaisseur de la peinture est ce qui frappe d’abord, quand on l’examine lentement, de près. La texture est particulière, ce qu’on peut éprouver seulement quand on se tient devant la toile elle-même. La couche de couleur n’a pas été appliquée de façon lisse, mais directement à partir du tube sur la toile à l’aide d’un couteau à palette.

La riche texture en mosaïque et le format en trois parties évoquent un triptyque de vitraux. Il n’y a cependant pas de personnage pour raconter une histoire, ni de point focal ou de perspective pour nous situer. Nos yeux se déplacent plutôt dans le tableau, absorbant les couleurs intenses et leur mouvement.

Le titre, Pavane, renvoie à une danse espagnole, dont l’origine remonte au XVIe siècle. Cela permet de voir ces motifs tourbillonnants d'une nouvelle façon, d'une manière différente. L’énergie et le dynamisme y sont palpables. On peut visualiser le tournoiement des jupes et les évolutions des pieds des danseurs, et même imaginer la musique. Un spectateur peut rester ici, perdu dans cette œuvre, pendant un très long moment.

Peintre et sculpteur, Jean Paul Riopelle était un membre important du groupe artistique québécois connu sous le nom Les Automatistes, fondé à Montréal dans les années 1940. Ceux-ci sont surtout connus pour la publication, en 1948, du célèbre manifeste Refus global, qui appelait à un nouvel ordre artistique, social et politique. L’automatisme était lié conceptuellement au surréalisme et à l’idée d’« écriture automatique », où l’inconscient est libre de prendre le dessus. L’accent mis sur la spontanéité, la liberté et la rupture avec la tradition est visible dans Hommage aux nymphéas – Pavane de Riopelle, le clin d’œil au triptyque de vitraux signalant son éloignement de l’ancien canon.

Pendant les visites guidées au Musée, il est toujours intéressant de voir ce qui se produit quand un groupe s’arrête devant une œuvre. Les enfants s’assoient à terre, les adultes s’installent confortablement sur un tabouret et tous se plongent dans l’action, posant des questions, pointant des détails, reconstituant un récit. Le résultat va d’une compréhension et d’une appréciation accrues à un pur plaisir. L’objectif est d’obtenir un sentiment d’inspiration et d’élévation après avoir non seulement rencontré, mais aussi participé à une œuvre d’art.

 

Hommage aux nymphéas – Pavane de Jean Paul Riopelle est actuellement accrochée dans la salle A109a du Musée des beaux-arts du Canada et sera présenté dans l'exposition sur Riopelle du 27 octobre 2023 jusqu'au 7 avril 2024. Visitez le Musée pour la Journée de Slow Art le 15 avril 2023. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

À propos de l'auteur