L’autre ONF, ou le portrait « officiel » du Canada

Photographe inconnu, Veronica Foster, une employée de la société John Inglis Co. Ltd. connue sous le nom de « la fille au fusil-mitrailleur », pose à l'usine où elle travaille avec un fusil mitrailleur Bren terminé, Toronto (10 mai 1941), épreuve contemporaine tirée d’un négatif d’époque. Office national du film du Canada. Photothèque / Bibliothèque et Archives Canada e000760453

Mieux connue sous le nom de « la fille au fusil-mitrailleur » (Ronnie, the Bren Gun Girl), Veronica Foster, de son vrai nom, a été la chérie du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale.

Employée à la John Inglis Co. de Toronto où elle travaillait à la chaîne de montage des fusils-mitrailleurs Bren, Veronica a été une figure marquante de la campagne d’images positives du Canada lancée par le gouvernement pendant la guerre. Une campagne dont faisaient aussi partie les femmes qui contribuaient à l’effort de guerre, comme le souligne en entrevue avec Magazine MBAC Carol Payne, co-commissaire de The Other NFB: The National Film Board of Canada’s Still Photography Division, 1941–1971 [L’autre ONF. Le Service de la photographie de l’Office national du film du Canada 1941-197]. Organisée par Carol Payne et par Sandra Dyck, directrice de  la Galerie d’art de l’Université Carleton, cette exposition qui réunit 80 photos et du matériel d’archives est présentée à la Robert McLaughlin Gallery d’Oshawa jusqu’au 1er mai 2016.

« Quand on pense à l’Office national du film du Canada, on pense au cinéma, observe Carol Payne qui est aussi l’auteure de The Official Picture, un ouvrage consacré à l’ONF. Mais l’ONF a aussi eu un service photographique pendant des dizaines d’années, et il a été le photographe officiel du pays. »

En 1941, un décret ordonne aux ministères fédéraux en quête d’images promotionnelles d’utiliser les clichés des photographes du Service de la photographie de l’ONF « s’ils ne veulent pas se faire taper sur les doigts », explique Carol Payne.

 

Harry Rowed, À l'usine Dominion Arsenals Ltd, des ouvrières de l'atelier de munitions font une agréable promenade avec des amis pendant l'heure de déjeuner (de gauche à droite : Hélène Perry, Celine Perry, Roberte Perry, Alphonsine Roy, Laurette Maurice) (24 août 1942), épreuve contemporaine tirée d’un négatif d’époque. Office national du film du Canada. Photothèque / Bibliothèque et Archives Canada e000760791

Selon Carol Payne, si ces quelque 250 000 photos sont manifestement des images de propagande destinées à faire valoir le gouvernement, elles n’en sont pas moins « d’une beauté saisissante ».

Par exemple, plusieurs photos mettent en scène Veronica à son poste de travail sur la chaîne de production de l’usine de munitions, « mais sur la moitié des clichés pris pendant la séance photo, on la voit en train de faire la fête avec des amis dans un club champêtre, note Carol Payne. Le but est de montrer à quel point le travail en usine peut être fascinant – que cela peut être une aventure pour des jeunes femmes. »

« Le travail en usine était sale… mais ce n’était pas en illustrant cet aspect qu’on allait attirer les jeunes filles, indique à Magazine MBAC Linda Jansma, conservatrice principale de la Robert McLaughlin Art Gallery. En revanche, une fille fascinante et super séduisante qui pose à côté d’un fusil-mitrailleur et qui danse en soirée, c’est une autre histoire. »

Linda Jansma rappelle que les ministères n’ont pas été les seuls à utiliser ces clichés et ces « scénarios ». Ces outils ont été largement distribués aux journaux canadiens qui les ont diffusés : « Le [service photographique] a aussi créé des histoires à faire rêver, et les journaux en ont imprimé la plupart. Tout le monde pensait que les journaux recueillaient et vérifiaient eux-mêmes ces images et ces informations. Mais ce n’était pas vrai. Les histoires étaient écrites et données aux journaux (Globe and Mail, Toronto Star) par l’ONF, qui s’arrangeait pour qu’elles ressemblent à un contenu éditorial. »

 

Chris Lund, Mme E. Marr, physiothérapeute, et Dorothy Gifford, âgée de deux ans et demi, à la rampe de marche de la clinique de polio, Hôpital général de Sudbury (Mars 1953), épreuve contemporaine tirée d’un négatif d’époque. Office national du film du Canada. Photothèque / Bibliothèque et Archives Canada PA-111579

« C’était amusant de travailler avec l’Office parce que chaque mission était différente », a indiqué le photographe Chris Lund dans une entrevue avec Carol Payne avant sa mort, en 1983. Embauché à l’ONF comme technicien de laboratoire, Lund a ensuite pris de nombreux clichés emblématiques du Canada entre les années 1940 et 1970, dont celui d’une petite fille atteinte par la polio qui s’efforce de marcher.

« Je l’ai prise juste au moment où c’est arrivé, a-t-il dit en parlant de la photo, Clinique de polio de Sudbury : Mme E. Marr, physiothérapeute, et Dorothy Gifford, âgée de deux ans et demi, à la rampe de marche de la clinique de polio, Hôpital Général de Sudbury, Ontario (mars 1953). Les lignes convergentes des barres, la rampe de marche. . . on écarquille les yeux et on regarde immédiatement l’enfant et l’infirmière qui aide l’enfant, qui l’aide à atteindre son but. » Cette image fait partie des nombreux clichés de Lund qu’abrite la collection nationale.

« Ils ont été les meilleurs photographes de leur époque, note Carol Payne. Ils savaient attirer leurs sujets, les influencer. Photographes, scénaristes, monteurs, ils étaient tous excellents. »

 

Gar Lunney, Governor General’s Northern Tour. Three Inuit men with their Brownie cameras await the arrival of the Governor General, Vincent Massey, at Resolute Bay, Northwest Territories [Tour Nord du Gouverneur général, trois Inuits attendent avec leur appareil Brownie l’arrivée du gouverneur général, Vincent Massey, à baie Resolute, Territoires du Nord-Ouest] (Qausuittuq, Nunavut) (Mars 1956), épreuve contemporaine tirée d’un négatif d’époque. Office national du film du Canada. Photothèque / Bibliothèque et Archives Canada e002265651

Quinze œuvres de l’exposition dont Huttériens (1962) de Colin Low, Jeune garçon juif orthodoxe regardant par la fenêtre, Montréal, Québec (mai 1963) de Pierre Gaudard, Adolescent à l’Exposition nationale canadienne, Toronto, Ontario (1963) de Michael Semak et Coal Mineur entouré de ses enfants rentrant du travail à la mine de charbon DOSCO de New Waterford, Nouvelle-Écosse (1964) de Bob Brooks, proviennent de la collection nationale et ont été prêtées par le Musée des beaux-arts du Canada.

Pour Carol Payne, ces photos « saisissent des moments importants de la petite histoire du Canada ».

« J’adore l’image que l’exposition projette du Canada, dit-elle. Pas parce qu’elle reflète fidèlement et précisément la réalité du Canada durant toutes ces années, mais parce que ce sont des images promotionnelles qui occultent les difficultés quotidiennes. Malgré tout, elles composent un portrait du Canada tel que le gouvernement l’a imaginé. Elles nous offrent aussi le loisir de revenir en arrière et, peut-être, de nous y intéresser de nouveau et de le ré-imaginer. »

The Other NFB: The National Film Board of Canada’s Still Photography Division, 1941–1971 est présentée à la Robert McLaughlin Gallery d’Oshawa jusqu’au 1er mai 2016. L’exposition prendra aussi l’affiche du 27 août au 4 décembre 2016 à l’Agnes Etherington Art Centre, Université Queen’s, Kingston, puis à la Galerie d’art de l’Université Carleton à l’hiver 2017.

Dans le même ordre d’idées, les mordus de photojournalisme ne doivent surtout pas manquer la première exposition de l’Institut canadien de la photographie, Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail, qui sera présentée à Toronto du 30 avril au 26 juin, avant d’être accueillie au Musée des beaux-arts du Canada à l'automne. Surveillez Magazine MBAC pour en savoir plus sur cette passionnante présentation.

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