Lawren Harris et les paysages glacés du Grand Nord. L’identité canadienne sous la loupe


Lawren S. Harris, Lac Supérieur, v. 1923, huile sur toile, 111,8 x 126,9 cm. Collection Thomson, Musée des beaux-arts de l’Ontario. © 2016 Succession de Lawren S. Harris

Explorant l’influence de l’œuvre de Lawren S. Harris sur l’identité nationale du Canada, le Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO) donne sa touche particulière à une exposition organisée en association avec le Hammer Museum de Los Angeles, The Idea of North: The Paintings of Lawren Harris [L’idée du Nord. Les peintures de Lawren Harris].

L’idée de ce projet trouve son origine à Los Angeles lorsque le Hammer Museum a invité Steve Martin à concevoir une présentation d’art. L’amour de ce comédien, musicien, auteur et collectionneur d’art qu’est Steve Martin n’a rien de secret, et il se trouve qu’il admire énormément Harris.

L’œuvre de Harris est méconnu aux États-Unis, mais son importance est évidemment immense au Canada. De là est née une collaboration entre Steve Martin, le Hammer Museum et le conservateur du MBAO, Andrew Hunter, en vue de produire une grande exposition Lawren Harris. Le fruit de cette association, The Idea of North: The Paintings of Lawren Harris, a déjà été accueilli au Hammer Museum et au Museum of Fine Arts (MFA) de Boston. Sa venue au MBAO est la dernière étape de sa tournée et la seule chance offerte aux Canadiens de voir une exposition très applaudie.


Lawren S. Harris, Rive nord du lac Supérieur, 1926, huile sur toile, 102,2 x 127,3 cm. Musée des beaux-arts du Canada. © 2016 Succession de Lawren S. Harris

Travaillant en étroite consultation avec Steve Martin, les conservateurs du Hammer Museum et du MBAO ont sélectionné des œuvres de grandes collections particulières et publiques du Canada dont le MBAO, la Thomson Collection of Canadian Art, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et la Collection McMichael d’art canadien. Les tableaux prêtés par le MBAC sont entre autres le célèbre Rive nord du lac Supérieur (1926), Côte nord, île de Baffin (1930), Lake Harbour, côte sud de l’île de Baffin, le matin (1930), Les hauteurs, lac Supérieur (v. 1925), Côte nord, île de Baffin I (v. 1930) et Lac Supérieur (v. 1928).

« Le concept de Steve Martin fait la part belle aux paysages du Nord intenses et saisissants peints par Harris entre les années 1920 et le début des années 1930. Ce sont des œuvres qu’il associe à la grande peinture moderne, dit Andrew Hunter à Magazine MBAC. Martin met Harris sur un pied d’égalité avec des artistes tels que Georgia O’Keefe et Arthur Dove, et il croit qu’il devrait être mieux connu aux États-Unis. »

Le titre de l’exposition est emprunté à The Idea of North, un documentaire expérimental réalisé par Glenn Gould en 1967, pour Radio-Canada, qui fait partie d’une trilogie de « poèmes symphoniques oraux ». Dans cette œuvre, Gould superpose des commentaires sur le Nord qu’il a obtenus de Canadiens du Sud et ses propres réflexions et compositions musicales. « Le documentaire en vient à la conclusion que le Nord tel que la plupart des Canadiens le connaissent est surtout une construction et une idée dues à des Canadiens du Sud », note Andrew Hunter.



Lawren S. Harris, Red House and Yellow Sleigh [Maison rouge et traîneau jaune] 1919, huile sur carton-pâte, dimensions totales : 26,7 x 33,7 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don du Friends of Canadian Art Fund, 1938. © 2016 Succession de Lawren S. Harris

La présentation du MBAO approfondit ce thème. Andrew Hunter explique : « Nous voulions décortiquer l’idée d’un Grand Nord glacé dans l’œuvre de Harris — voir d’où elle venait et quelles étaient ses conséquences. » Le MBAO a donc plus ou moins doublé la taille de l’exposition originale présentée au Hammer Museum et au MFA, et il a ajouté 30 toiles illustrant un quartier pauvre de Toronto, The Ward, peintes par Harris dans les années 1910. Effectivement, ce fils d’une famille aisée se promenait souvent dans les rues de ce quartier, poussé, écrit-il, par « une curiosité et un émerveillement » naturels. Ces tableaux donnent une vision parallèle de son Canada et il se peut qu’ils aient nourri les paysages épurés qu’il a peints en tant que membre du Groupe des Sept.

« Les paysages naturels de Harris sont surtout le rejet de certains espaces de Toronto qu’il jugeait problématiques, poursuit Andrew Hunter. Ses sublimes images du Nord expriment pour lui un voyage spirituel hors de la ville. Mais pour beaucoup de Canadiens, ils représentent une identité nationale. »


Lawren S. Harris, Ice House, Coldwell, Lake Superior [Dépôt de glace, Coldwell, lac Supérieur], 1923, huile sur toile, 94,1 x 114,1 cm. Art Gallery of Hamilton, legs de H.S. Southam, C.M.G., LL.D., 1966. © 2016 Succession de Lawren S. Harris

Le MBAO a aussi invité plusieurs artistes contemporains de Toronto à réfléchir au thème et au sujet de l’exposition et commandé quatre œuvres, toutes produites en 2015–2016. Jennifer Baichwal et Nick de Pencier ont créé une installation vidéo, Ice Forms [Formes glacées], Nina Bunkevac a produit trois agrandissements numériques et des dessins originaux, Observer: The Ascent, Dundas Subway, Sunny Days [Observateur : L’ascension, Station de métro Dundas, Journées ensoleillées], Anique Jordan a tiré une série de quatre épreuves cibachromes, 94 Chestnut at the Crossroads [94, Chestnut, au carrefour] et Tin Can Forest a réalisé une installation vidéo animée, Isis Unveiled: Lawren Harris’s Theosophical Dream; A Divine Comedy [Isis dévoilée : le rêve théosophique de Lawren Harris ; Une divine comédie]. Comme l’indique Andrew Hunter, ces œuvres qui remettent en question les représentations du Canada et de Toronto réunies pour l’exposition et qui enrichissent sa trame narrative tout en compliquant les enjeux de base que sont le Canada, le Nord et le Toronto moderne offrent une vision complémentaire au thème de la présentation.


Lawren S. Harris, Untitled (Mountains Near Jasper) [Sans titre (montagnes près de Jasper)], v. 1934–1940, huile sur toile, 127,8 x 152,6 cm. Collection de la Mendel Art Gallery, don de la famille Mendel, 1965. © 2016 Succession de Lawren S. Harris

« Il faut absolument étudier Harris d’un point de vue contemporain pour évaluer sa pertinence aujourd’hui », note Andrew Hunter qui pense que les conservateurs ont l’obligation de réfléchir de façon critique et créative à l’influence et au legs d’artistes tels que Harris. « Les artistes de la génération d’Harris ont offert à bien des gens une définition du Canada. Leurs idées étaient claires et succinctes, mais elles excluaient toute autre pensée. »

« L’exposition nous invite à prendre le temps de réfléchir au chemin que nous avons parcouru et à notre situation actuelle. Je ne crois pas que les visiteurs auront l’impression d’avoir remonté le temps, je crois plutôt qu’ils auront le sentiment d’avoir vu une exposition arrimée au monde d’aujourd’hui. » 

The Idea of North: The Paintings of Lawren Harris est à l’affiche au Musée des beaux-arts de l’Ontario jusqu’au 18 septembre 2016.

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