Le centenaire de Jean Dallaire, rêveur méticuleux— Un art sur deux continents


Jean Dallaire, Le Propriétaire, 1953, huile sur toile. Don de Roslyn Klein, collection du Musée national des beaux-arts du Québec (1996.08)

De sa main gantée de blanc, le commissaire invité Michel V. Cheff soulève une spatule en métal de la palette en verre utilisée par le peintre Jean Dallaire à la fin de sa vie. Dans la peinture sèche depuis plus de 50 ans apparaît alors l’empreinte parfaite de la spatule. « Des artefacts de ce genre donnent une dimension humaine aux artistes, dit-il en entrevue avec Magazine MBAC. Ils créent chez le public un lien émotif avec leur vie. » Puis il place un couteau à palette ponctué de pigments rouges et bleu vif à côté de Profil bleu (1964–1965), un portrait de profil obsédant et inachevé présenté à la fin de l’exposition. Les couleurs concordent.

Le peintre québécois Jean Dallaire a travaillé en France et au Canada entre les années 1930 et 1960. Son éclectisme stylistique témoigne d’une diversité d’influences allant du théâtre italien à l’Art brut en passant par la mythologie, le Surréalisme et le Cubisme synthétique. Peintre de tradition figurative, il pave également la voie au retour de la peinture figurative au Canada à la fin des années 1960.

L’exposition présentée à la Galerie Montcalm de Gatineau, au Québec, Hommage à Dallaire : Que la fête commence !, suit une trame chronologique fondée sur la biographie du peintre. Elle s’ouvre sur des toiles peintes au Québec décrivant une population et des scènes locales — une maison et des cordes à linge à Roberval, un paysage de Luskville, la jeune épouse de Dallaire, Marie-Thérèse — et s’achève sur Le Messager, un tableau peint en France en 1965. L’exposition a ouvert ses portes le 9 juin, jour du centenaire de naissance de l’artiste.

Né à Hull (aujourd’hui Gatineau), au Québec, Jean Dallaire et sa sœur jumelle Aline sont les aînés de onze enfants. Sa famille habite au 57 de la rue Vaudreuil et son père travaille à la gare d’Ottawa, de l’autre côté de la rivière des Outaouais. Il s’intéresse très jeune au dessin et sa mère lui libère un espace au grenier pour qu’il puisse dessiner en paix. À 15 ans, il loue un atelier au-dessus d’un Metropolitan Store, rue Principale (aujourd’hui promenade du Portage).


Jean Dallaire, Le Messager, 1965, huile sur toile. Collection François Dallaire

Dallaire fréquente l’École technique de Hull et la Central Technical School de Toronto où ses professeurs sont entre autres la sculpteure Elizabeth Wyn Wood et le peintre Charles Goldhamer. Il suit des cours d’art technique plutôt que des cours d’art proprement dit car, précise le commissaire : « On offrait ces formations aux élèves doués, comme Dallaire, parce qu’il fallait des dessinateurs et des architectes pour suivre l’industrialisation. »

Dallaire est surtout un autodidacte même s’il s’est passionnément imprégné des œuvres d’autres artistes, qu’il s’agisse de ses professeurs ou des peintres de la Renaissance italienne découverts dans les années 1930, dans la bibliothèque du couvent dominicain d’Ottawa où il avait alors son atelier.

L’artiste rêve de vivre et de peindre en Europe. En 1938, il se rend à Paris grâce à une bourse du gouvernement québécois – non sans avoir épousé Marie-Thérèse pour qu’elle puisse l’accompagner. « Ils étaient fous amoureux. Il ne pouvait pas se séparer d’elle. Ils étaient jeunes et peut-être mal accordés. On peut dire que c’est son profond désir de peindre qui les a finalement désunis », remarque Michel V. Cheff.

À Paris, Dallaire découvre le travail de Picasso, de Matisse, de Chagall, de Dufy et de Miró, entre autres. En 1940, il écrit à son ancien colocataire Henri Heyendahl : « Tu sais qu’un Canadien qui vient à Paris les premiers jours se sent complètement désorienté car, à Paris, tu peux tellement voir d’expositions que tu deviens de plus en plus influencé. De toutes ces influences, tu peux en tirer d’innombrables progrès. Depuis mon arrivée, j’ai fait du cubisme, de l’abstrait, du réalisme et à nouveau du cubisme. Il ne faut pas avoir peur de l’influence, c’est le tort des Canadiens de vouloir une peinture canadienne. »


Jean Dallaire, Portrait de jeune homme, 1935, huile sur toile. Achat pour la collection du Musée national des beaux-arts du Québec (1968.262)

Convaincu des bienfaits des influences, Dallaire adopte de nombreux langages picturaux. Il démontre sa virtuosité technique dans des œuvres surréalistes et réalistes, dont Portrait de jeune homme (1935), et déploie une imagination issue du Cubisme et de l’Art brut dans des scènes telles que Le Propriétaire (1953). L’exposition de la Galerie Montcalm comprend également quatre prêts du Musée des beaux-arts du Canada : Le Hullois (1936), Audrey (1957), Chat (1957), et Premier prix (1963).

Après un court séjour à l’Académie André Lhote, à Montparnasse, Dallaire et son épouse sont emprisonnés par la Gestapo en 1940 avec d’autres sujets britanniques. Marie-Thérèse sera libérée six mois plus tard, mais Dallaire restera au Stalag 220, à Saint-Denis, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En 1945, l’artiste revient au Canada et enseigne à l’École des beaux-arts, à Québec tout en continuant à exposer au Canada et à l’étranger. En 1952, il accepte un poste d’illustrateur à l’Office national du film du Canada à Ottawa, puis à Montréal. Le couple a deux fils, Michel et François.

En 1958, Dallaire quitte son emploi et sa famille après une grave maladie et un long séjour à l’hôpital et retourne en France pour consacrer le reste de sa vie à la peinture. « Il se sentait en quelque sorte Français », précise Michel V. Cheff en montrant du geste une photo d’archives de l’artiste plissant les yeux dans le soleil du sud de la France, près d’un mur de pierre brut. « Mais c’était aussi un vrai Hullois du début du XXe siècle. »

En France, le peintre est prolifique. « À partir du milieu des années 1960, la peinture de ses toiles est diluée jusqu’à en devenir presque transparente. Ses personnages flottent au-dessus du sol. Comme s’il laissait tout derrière lui », ajoute Michel V. Cheff.

Dallaire est mort à 49 ans, en 1965. La première rétrospective de son œuvre, qui l’a imposé comme un artiste canadien reconnu, est organisée en 1968 parle Musée d’art contemporain de Montréal et le Musée du Québec (aujourd’hui Musée national des beaux-arts du Québec).


Jean Dallaire, Odile, 1957, huile sur masonite. Achat, legs de Harriette J.  MacDonnell à la collection du Musée des beaux-arts de Montréal (96.08) (1957.71182)

Georges E. Carrière écrit : « Dallaire était un artiste exigeant, minutieux à l’extrême et ne laissait aucun détail au hasard. … Dallaire voyait avec son cœur aussi bien qu’avec ses yeux. Il s’efforçait de comprendre, d’aimer son sujet. » D’autres critiques ont évoqué l’intensité à la fois ludique et mélancolique des toiles de Dallaire.

L’exposition comprend aussi des œuvres de jeunesse du fils de Dallaire, François, que son père laissait peindre dans son atelier quand il était enfant. Sur une table sont disposées côte à côte une esquisse de violoncelliste dessinée par le père et une peinture sur le même motif réalisée par le fils. Évoquant une image douce-amère de la relation artistique père-fils, les deux œuvres expriment l’idée de la présence trop éphémère d’un père qui quittera la scène en toute légèreté, à l’image du sujet d’une de ses dernières œuvres.

Hommage à Dallaire : Que la fête commence ! est à l’affiche jusqu’au 14 août 2016 à la Galerie Montcalm, 25, rue Laurier. Les heures d’ouverture sont du lundi au mercredi, de 9 h à 16 h, le jeudi, de 9 h à  20 h, et le dimanche, de midi à 15 h. La galerie est fermée le samedi. Tél. : 819-595-7488.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur